Les anges planent

The Angels (Byrd, Harvey, Purcell, Palestrina)

Par Yvan Beuvard | sam 13 Février 2021 | Imprimer

Avec une belle constance, les Métaboles ont signé plusieurs enregistrements que l’on peut qualifier de singuliers. Le premier (2014), intitulé « Mysterious Nativity » révélait les richesses du répertoire russe depuis un siècle, puis vinrent la « Nuit américaine » (2016), et l’extraordinaire « Jardin féérique » (2020) qui avaient imposé l’ensemble parmi les références chorales de notre temps. Ils signent aujourd’hui « The Angels », titre emprunté à l’une des pièces de Jonathan Harvey, sur lequel est centré le CD. Léo Warynski nous a accoutumés au croisement des styles et des époques au travers de ses albums. Il poursuit sa quête en associant au compositeur britannique trois grands noms de la polyphonie sacrée (Palestrina, Byrd et Purcell). Le programme est conçu avec habileté, ménageant les juxtapositions, les continuités comme les mutations. Ce disque demeure le témoin d'un concert donné à Royaumont en septembre 2019.

Les deux-tiers de l’enregistrement sont réservés à Jonathan Harvey. Celui-ci fit irruption en 1980 avec son fascinant Mortuos plango, vivos voco, créé à l’IRCAM, oeuvre pour sons concrets traités par ordinateur, dont chacun se souvient par l’exploitation des harmoniques d’une cloche monumentale. Disparu en 2012, il s’est imposé comme une figure majeure de la musique britannique, laissant une œuvre variée dont le signe distinctif est la quête de spiritualité. Sa musique chorale a connu un succès équivalent à celui d’Arvo Pärt, particulièrement au Royaume-Uni, où tous les ensembles et chœurs réputés ont enregistré les œuvres que nous écoutons ici. Aedes, le chœur de Mathieu Romano, avait déjà abordé le répertoire de Jonathan Harvey. Evidemment son langage s’est approprié nombre de techniques contemporaines, proprement vocales ou influencées par l’électroacoustique. Les polyphonies font appel à des formations variées, de l’unisson du plain-chant, du quatre ou cinq voix mixtes, du double chœur, avec des pièces qui font de chacun des seize chanteurs un authentique soliste.

Dans ce répertoire, la preuve est faite qu'un chœur français peut se hisser au niveau des meilleures institutions britanniques. S’il force l’admiration, le résultat n’emporte pas forcément l’adhésion. D’essence immatérielle, désincarnée, cette musique d’inspiration religieuse, par la pureté de sa nature, remplira d’aise les chercheurs de spiritualité. On se prend à évoquer Arvo Pärt et ses disciples planants, souvent orientalisants, qui ont le pouvoir de conférer une certaine sérénité, quittes à devenir ennuyeux – faute de propositions – au bout d’un certain temps.

Le récital s’ouvre sur l’Ave verum corpus de Byrd, populaire ici comme outre-Manche.  Tout est d’une beauté lisse, d’une fusion idéale des voix, d’où les contrastes semblent amoindris, voire gommés. Ainsi, le Remember not, Lord , de Purcell, privé de sa basse continue, apparaît-il plus dépouillé que jamais. Le déroulé est émouvant, les modelés de la supplique centrale (Neither take your vengeance) parfaitement rendus, bien que retenus. Quant au Stabat mater de Palestrina, étonnamment puissant, projeté, avec des soli admirables, on regrette seulement que les oppositions des deux chœurs ne soient pas davantage soulignées. L'écriture appelle autant l’union des voix que l’opposition des groupes, point n’est besoin de rappeler l’histoire de la polychoralité.

Les Métaboles n’ont plus à démontrer leurs qualités : équilibre, plénitude, précision et clarté d’émission. L’excellence chorale est manifeste. Pour autant, cette musique séraphique manque de battements d’ailes, propres à donner corps à une expression musicale moins désincarnée. L’enregistrement s’adresse davantage aux passionnés d’une polyphonie a cappella, comme aux néophytes en quête spirituelle, qu'aux mélomanes qui attendent du discours musical expression renouvelée et dynamique.

Petit regret : le temps est suspendu, mais le disque est avare. Certes l’écoute exige une attention de tous les instants et l’on peut comprendre que Léo Warynski ait veillé à éviter une forme de saturation de l’auditeur, mais le support n’autorisait-il pas d’aller au-delà de quarante-cinq minutes ?

 

 

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