Jubilation émerveillée

The Creation

Par Yvan Beuvard | jeu 20 Septembre 2018 | Imprimer

Certainement destinée au public anglo-saxon, cette édition, bien que fidèle à la version allemande initiale, est intitulée « The Creation », ce qui peut induire en erreur.  Oublions aussi le livret d’accompagnement, exclusivement en anglais, avec la traduction du livret allemand. On s’interroge sur les raisons qui ont conduit l’éditeur à sous-estimer la diffusion de ce miracle, car c’en est un.

Cette lecture fera date, qui emprunte aux versions anciennes des effectifs impressionnants, voisins de ceux que voulut et connut Haydn (jusque 300 interprètes) qui nous changent de certaines lectures chambristes pratiquées actuellement. A ces dernières, la clarté, la vigueur, la dynamique, la poésie comme le grandiose n’ont rien à envier, ce qui relève de l’exploit, compte tenu de l’abondance des chœurs, tout particulièrement. Andrès Orozco-Estrada, le jeune chef colombien, nouvellement promu à la tête des Wiener Symphoniker (il se partageait auparavant entre Huston et Francfort), fait ici merveille. Tout au long de l’ouvrage, que l’on croit redécouvrir, Il maintient un climat de jubilation émerveillée. La grandeur, alliée à la simplicité, à la fraîcheur, au naturel, la véritable communion des interprètes, tout concourt à notre bonheur. Même si la richesse des timbres instrumentaux de la Vienne de 1798 fait défaut – encore qu’il y ait un clavecin la rondeur et la plénitude de l’orchestre relèvent de l’évidence. Ça vit, la clarté, la précision, la ductilité, tout est là : la dimension métaphysique (« Und es war…Licht ! ») comme naturaliste, avec la peinture du monde pastoral. Ainsi, la petite harmonie fait-elle merveille dans l’air où Gabriel évoque les oiseaux.

Sans jamais la moindre outrance, la narration revêt un caractère dramatique et nous tient en haleine, comme si nous découvrions l’œuvre. Jamais la vigueur n’est prise en défaut. Les équilibres idéaux, une force singulière associée à la clarté, avec des figuralismes d’une séduction constante, nous sommes comblés. Avant la fin de la première partie, l’introduction du récit d’Uriel « In vollem Glanze steiget… » atteint un sommet.

Les trois solistes, bien qu’anglophones, chantent un allemand impeccable, au point qu’on se méprendrait sur leurs origines. Chacune de leurs interventions, récitatif, aria ou trio, appellerait un commentaire élogieux. A titre d’exemple, signalons l’excellence de la conduite des récits de la basse, majestueuse, mais aussi simple, naturelle.  Peter Rose, voix solide, aux graves sonores, imprime toute la force et l’animation requises dans son premier air (« Rollend in schaumenden Wellen »). La fraîcheur, l’élégance de la sicilienne « Nunt beut die Flur »  de Nicole Heaston, séduisent. La voix ample, généreuse et colorée serait parfaite si, très ponctuellement, un vibrato trop intense n’altérait son chant.  Le ténor, Toby Spence, n’est pas en reste, dès le premier aria d’Uriel «Nun schwanden vor dem heiligen Strahle ».  Il est de la trempe de Michael Spyres, au timbre idéal (on l’avait apprécié en David des Maîtres Chanteurs en 2016, à Bastille, et dans Les Saisons de Haydn, l’année suivante). La perfection : voix saine, bien projetée, toujours articulée et conduite avec goût.

Quant aux chœurs, ils soulèvent l’enthousiasme, d’une conduite parfaite, riches d’une centaine de chanteurs, puissants, réactifs, précis avec de beaux modelés et des polyphonies  magistrales. Bien qu’attendu, le contraste entre « und Gott sprach » et la puissance éblouissante du « Licht »  est particulièrement spectaculaire. Ainsi, la première fugue, joyeuse, légère, ductile est-elle aux antipodes des boursouflures romantiques que nous imposent certains. Les trios avec choeurs qui ferment les deux premières parties communiquent cette joie rayonnante, qui aussi sera la marque du chœur final, majesté en plus. On demeure admiratif devant la lisibilité, le modelé de la fugue, chantée par un effectif aussi nombreux. Servie par une prise de son remarquable de profondeur et de clarté, cette version nous vaut  un.grand moment de bonheur, jubilatoire, à l’enthousiasme communicatif. Elle se hisse au meilleur niveau et soutient aisément la comparaison avec les versions dites « de référence ».

 

 

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