Hommage abrégé

The Ernst Haefliger Edition

Par Claire-Marie Caussin | jeu 11 Juillet 2019 | Imprimer

C’est à l’occasion du centenaire de la naissance d’Ernst Haefliger que Deutsche Grammophon réédite ce coffret de 12 CD consacré au ténor suisse : une invitation à parcourir l’impressionnante carrière du chanteur, dont le répertoire couvre plus de 600 ans de musique.

Nous voici donc emmenés de Lieder en airs d’opéras en passant par la musique sacrée, parfois au hasard d’un programme peu rigoureux. On conçoit qu’il soit délicat d’ordonner une telle somme de musique ; mais l’ordre des titres (ni parfaitement thématique, ni chronologique) laisse à désirer : que fait donc Giulio Cesare entre Janáček et la Messe en si ?

Ces maladresses ont du moins le mérite de mettre en lumière la remarquable plasticité d’une voix dont la légèreté n’a jamais été un obstacle : pure, limpide, elle s’est prêtée à tous les répertoires et s’est colorée à l’envi. La puissance expressive naît d’une émission déconcertante de naturel, qui se plie à toutes les exigences du texte et de la situation dramatique.

L’intelligence d’Ernst Haefliger – et sa sagesse – fut d’aborder les différents genres sans jamais forcer ses moyens. Si les Evangélistes de Bach et les héros mozartiens furent naturellement ses rôles de prédilection, il a osé Mahler (Le Chant de la terre avec Jochum), et même Fidelio (à la demande de Fricsay) : jamais incarné sur scène – pour laquelle la voix aurait manqué d’épaisseur – le personnage n’est, au disque, que sensibilité, fragilité, lyrisme. On en vient à regretter que seulement deux extraits de l’opéra de Beethoven aient été retenus dans ce coffret.

L’occasion également de (ré)écouter cette Schöne Müllerin de référence, accompagnée par Jacqueline Bonneau au piano, ou le plus rare Tagebuch eines Verschollenen de Janáček : une interprétation dans laquelle la voix n’est que nuances, couleurs, et sens ; une musicalité de tous les instants, renonçant aux grands débordements romantiques pour leur substituer l’intonation juste. Voilà le secret de l’émotion. De la longévité aussi.

Les plus fervents admirateurs se plieront sans doute à l’écoute attentive des 12 albums ; les autres iront glaner parmi leurs répertoires de prédilection. Mais la bonne nouvelle est, qu’à l’exception de quelques airs d’opéra de Haendel hors style, il y a peu de chances d’être déçu.

Les amateurs de Lieder seront les mieux servis, avec plus de sept albums consacrés au genre dont plusieurs cycles enregistrés dans leur intégralité (chez Schubert, Schumann, mais aussi Schoeck ou Kodály). Mais que dire de Bach, disséqué en extraits de cantates et d’oratorios, amoncelés sur un disque évoquant à peine les Passions dont Haefliger fut pourtant un interprète majeur ! On pouvait espérer meilleur traitement pour un ténor qui, à plus de quatre-vingts ans, chantait encore l’Evangéliste sur scène.

Quant à Rossini, Verdi ou Massenet chantés en allemand, au mieux ils amuseront, au pire ils écorcheront les oreilles de l’auditeur : vestiges d’un passé où la langue originale importait peu, mais sans doute pas les morceaux les plus remarquables de ce coffret.

Une parution conseillée à tous ceux qui voudraient découvrir Ernst Haefliger, mais à laquelle on préfèrera sans conteste les intégrales.

 

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