Pas un coffret : un écrin

Tragédiennes

Par Claire-Marie Caussin | mer 14 Novembre 2018 | Imprimer

Après leur parution en disques séparés, Erato réunit les trois volumes de « Tragédiennes » (enregistrés en 2005, 2008 et 2011) en un seul coffret, venant couronner plusieurs années de collaboration entre la soprano Véronique Gens et Les Talens Lyriques dirigés par Christophe Rousset.

L’ambition de ces albums était de réunir de grandes figures tragiques de l’opéra – en français exclusivement –, traversant pas moins de trois siècles de musique : de Lully à Saint-Saëns, en passant par Gluck, Grétry, Berlioz ou Verdi. Mais face à une telle somme d’airs, de personnages, de styles et d’époques, difficile d’émettre un avis sans tomber dans la généralité et l’approximation.

Il convient d’emblée de saluer les choix musicaux réalisés : les interprètes mêlent en effet très habilement des pages bien connues de l’art lyrique (l’Armide de Lully, l’Iphigénie de Gluck, la Didon de Berlioz) et des partitions plus inédites, choisies chez Royer, Kreutzer ou Mermet. Ce coffret vaut qu’on lui prête l’oreille ne serait-ce que pour découvrir quelques perles, telles que les extraits d’Ariodant de Méhul et du Thésée de Gossec. On reconnaît dans ces choix audacieux l’expertise du Palazzetto Bru Zane, grand dénicheur de trésors de la musique française.

Mais peut-on réellement espérer des interprètes qu’ils soient autant à leur aise dans le répertoire baroque que dans la musique Romantique ?

Les Talens Lyriques semblent prouver que oui. En écoutant l’intégralité du coffret, on est saisi par la plasticité et la malléabilité de l’orchestre. S’il ne surprend pas dans les pages baroques – où il fait preuve de sa rigueur habituelle –, il se révèle chez des Arriaga, Berlioz, et surtout dans le remarquable « Toi qui sus le néant » du Don Carlos de Verdi : cuivres splendides, cordes frémissantes, et superbes forte dans le plus pur esprit verdien.

Après l’avoir entendu dans le répertoire Romantique, où il multiplie les couleurs et les contrastes, on le trouve bien sage et effacé dans les premières plages du coffret ; il faut attendre le troisième volume pour qu’il laisse éclater l’ampleur de ses moyens – indiscutables dans une ouverture des Danaïdes de Salieri superlative.

La diversité des pièces choisies est en revanche plus problématique concernant Véronique Gens. Si elle fait preuve d’un art de la diction et de l’ornementation indéniable (dans « Mes yeux, fermez-vous à jamais » de Campra, ou en Dircé chez Leclair), d’aigus assurés et d’une voix sans tensions (notamment dans la Médée de Gossec), elle n’a certainement pas la voix attendue d’une Hérodiade ou d’une Andromaque. Son Elisabeth de Valois manque elle aussi de graves et de rondeur dans le timbre. Mais la soprano a la grande intelligence d’aborder ces rôles avec ses propres moyens, sans les forcer, sans trafiquer le son. Elle en vient à bout par la précision plus que par l’ampleur, par le texte plus que par l’éclat vocal. Sans en être l’interprète idéale, elle en surmonte les difficultés.

Elle est en revanche incontestablement convaincante en Iphigénie, Armide et Alceste de Gluck, trouvant une belle harmonie avec l’orchestre et pénétrant au plus près du drame. C’est dans ces pages que la voix déploie toutes ses possibilités, et que la soprano se fait au mieux tragédienne.

La parution de ce coffret est donc bienvenue pour les raretés qu’il propose, et la qualité de leur exécution. Avec ses plus de trois heures de musique, on ne peut pas nier que la lassitude nous guette, et sans doute nous manque-t-il encore un peu de la terreur et de la pitié tragiques. Mais Christophe Rousset et Véronique Gens signent ici un enregistrement de référence pour la musique française, et lui offrent un bien bel écrin.

 

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