Un jardin à l'anglaise

Down by the Salley Garden

Par Lionel Rouart | mer 09 Novembre 2011 | Imprimer
 
Bejun Mehta nous avait fait le cadeau d'un disque Händel d'exception (cf. l’article de Bernard Schreuders). Le contre-ténor à la mode, coqueluche du public, engagé sur les plus grandes scènes nous propose ici un album consacré à la mélodie anglaise. Après plus d'une incursion dans ce répertoire en récital (celui donné à Bruxelles en décembre 2009 par exemple ; cf. le compte-rendu de Bernard Schreuders), ce n'est pas réellement une surprise mais le projet ne manque pas d'intérêt.
 
La légitimité d'un contre-ténor dans ce genre est certes moins discutable que celle d'un Jaroussky dans la mélodie française : l'on sait que l'esthétique d'écriture des compositeurs anglais sied au caractère androgyne de ce type de voix. Si ces compositeurs ont particulièrement glorifié la voix de ténor au 20e siècle (on pense évidemment à Peter Pears et Britten), du côté des interprètes, Alfred Deller n'en est pas moins une ombre planant avec autorité tant sur la redécouverte stylistique et technique que sur les capacités de colorisation de ces voix singulières. Impossible donc d'écouter les Purcell de ce disque sans l'écho lointain de ce pionnier.
 
Le disque ne suit pas de trame chronologique ou thématique définie : c'est un voyage patrimonial, où le wanderer nous transporte de song en song dans le paysage musical anglais des compositeurs du siècle dernier, marqué par un héritage tant musical (Purcell...) que littéraire, avec entre autres l'incontournable Shakespeare. Ce sont d'ailleurs ces liens « patriotiques » évidents qui font l'unité organique de ce programme. Et l'on joue le jeu jusqu'au bout : les Purcell sont ici gravés dans les réalisations de Britten et de Tippett, qui ne cherchent rien d'authentique, historiquement parlant : harmonisation moderne, écriture « orchestrale » large, utilisation de la pédale à la louche... L'authenticité se trouve ici dans le souci d'efficacité musicale, dans l'impact direct qu'elle doit produire. Cela pourra faire sourciller plus d'un puriste mais l'argument de Britten est imparable : il rappelle qu'à l'époque, l'accompagnement était majoritairement improvisé et chaque génération de musicien a donc le droit légitime de vouloir rendre cette immédiateté avec ses particularités propres. Alors si la musique peut s'adapter à son époque, elle peut tout aussi bien s'adapter à une interprétation hors-normes.
 
Bejun Mehta cerne à merveille l'ambiance brumeuse de ces songs. Sa diction impeccable et intelligible quelle que soit la tessiture, nous fait savourer, comme le croquant d'un biscuit accompagnant le thé, les subtilités de cette langue si belle. Il y a un côté très esthétisant à l'écriture des mélodies anglaises, plus distante que dans le Lied allemand, mais on se laisse emporter sans se lasser par ses délicieuses subtilités. Pour n'en épingler que quelques unes, « Linden Lea » a la simplicité du folksong, « Bright is the ring », résonne comme un hymne majestueux et les « Shakespeare Songs » de Quilter sont d'une facture remarquable, malgré une écriture plus convenue. Berkeley, dans la veine pittoresque, n'a pas son pareil pour peindre l'image argentée du « Horseman » sur sa monture. « Down by the salley gardens », qui donne son titre à l'album, est léchée comme une aquarelle mettant en scène des amours toutes mélancoliques. « Music for a while »enfin, qui est au contre-ténor ce que « l'Air des Bijoux » est à toute soprano digne de cette appellation, clôt ce disque de manière un peu entendue si ce n'est qu'on avait perdu l'habitude de l'entendre mouillé de piano.
 
Le seul gros bémol de l'interprétation de Bejun Mehta, outre les contorsions techniques nécessaires pour plier sa vocalité particulière aux exigences d'une ligne pour le moins sinueuse, est un vibrato très présent qui vient parfois parasiter la simplicité ou l'apparence de simplicité attendue. On ne peut pas lui reprocher de manquer d'implication, mais l'emphase le fait parfois trop pousser sur sa voix.
 
Saluons le piano remarquable de Julius Drake qui, comme toujours, sait se montrer sensuel et caressant comme il peut faire preuve de profondeur et d'une implacable puissance virile dans les tutti orchestraux. Un répertoire qui lui va comme un dinner jacket taillé sur mesure.
 
 
 
 

 

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