Une nouvelle et brillante illustration de 4 chefs-d’œuvre

Messes brèves BWV 233 à 236

Par Pierre-Emmanuel Lephay | dim 31 Octobre 2010 | Imprimer
Les Messes brèves de Bach (brèves parce qu’elles ne comportent que le Kyrie et le Gloria) n’ont guère suscité d’estime de la part de certains musicologues, Spitta les qualifiait de « bouquet fané » tandis que, comme le rappelle Raphaël Pichon dans la notice des présents CD, Albert Schweitzer en parlait comme de compositions « superficielles et dénuées de tout sens » pour la seule raison qu’il s’agissait, aux trois-quart, de « parodies », c’est-à-dire de mouvements de cantates préexistants retravaillés pour l’occasion.
Le nombre grandissant d’enregistrements de ces petits bijoux durant les vingt dernières années révèlent qu’un tel avis a été balayé, et c’est heureux.
Il faut bien songer qu’à l’époque de Bach, la soif de nouveauté du public (ou du moins l’usage qui voulait que l’on ne rejouât que rarement une même œuvre) réclamait de la part des compositeurs une masse de travail considérable ; que l’on songe ainsi à la quarantaine d’opéras de Haendel, aux 200 cantates de Bach, aux 500 concertos de Vivaldi, sans parler de Telemann, sans doute le plus grand débiteur de musique de l’histoire (1400 cantates par exemple) ! 
Reprendre une ancienne œuvre (ou celle d’un autre compositeur) afin d’un recréer une nouvelle était donc un geste naturel, qui, de plus, passait sans doute inaperçu aux oreilles des contemporains.
Songeons encore que de nombreux numéros de la Messe en Si du même Bach proviennent eux aussi de plusieurs compositions antérieures ! Il n’empêche qu’elle est considérée comme un - sinon le - chef-d’œuvre de Bach. Il est donc temps que ces quatre Messes brèves accèdent au même statut d’œuvres maîtresses du Cantor. Cet enregistrement de l’ensemble Pygmalion en est une nouvelle et brillante illustration.
 
C’est sans doute l’enregistrement de Philippe Herreweghe en 1991 (le premier de ces Messes sur instruments anciens à notre connaissance1 qui permit la redécouverte d’œuvres dont le principal témoignage discographique était alors celui de Michel Corboz à la tête de son ensemble de Lausanne (1974). Comme toujours avec Herreweghe, c’est plastiquement splendide, parfaitement réglé, mais lisse et froid. Il reste que l’équipe de chanteurs sera difficilement surpassable (Melon, Lesne, Prégardien, Kooy).
Vinrent ensuite Patrick Peire (traditionnel, sur instruments modernes) puis le Purcell Quartett (assez glacé, avec un effectif très réduit et un chœur de solistes), puis, nettement plus intéressants, Paul McCreesh, mais pour la seule Messe en Fa majeur BWV 233 (dans sa très intéressante reconstitution d’un office de l’Épiphanie du temps de Bach2) puis Konrad Junghänel qui abandonna temporairement le 1 par partie dans le chœur (contre 2 par partie), une aventure dans laquelle il s’était pourtant lancé précédemment avec quelques cantates et la Messe en Si. Cette version, très vivante et allante (en parfaite opposition avec celle d’Herreweghe donc), souffre néanmoins de quelques solistes bien faibles3.
 
Avec Raphaël Pichon, on retrouve un chœur, un vrai (5 à 7 chanteurs par partie) et un sacrément beau ! Et c’est sans doute la qualité et l’importance donnée à ce chœur (plutôt mis en avant au niveau sonore) qui fait le prix de cette version. Il se dégage ici une jubilation du chant choral très réjouissante.
Cette jubilation se retrouve également dans la direction allante, énergique mais toujours avec une grande souplesse, de Raphaël Pichon. Comme avec Junghänel donc, on ne s’ennuie pas dans cette vision très enjouée et vivante. Le souci du « legato » dans les parties chorales, notamment lentes, peut surprendre parfois car risquant la platitude mais l’écueil est plutôt évité grâce à l’énergie insufflée au discours. Même surprise dans certains tempi très enlevés (par exemple le « Kyrie » de la BWV 234) mais qui finissent par s’imposer avec la force de l’évidence tant cette rapidité ne rime jamais avec brusquerie et conserve douceur et harmonie. L’harmonie et la transparence sont également notables dans l’orchestre dont les différentes parties sont particulièrement audibles et révèlent toute la richesse des numéros « concertants » (en opposition à ceux de stile antico où l’orchestre ne fait « que » doubler les voix). On pourra par contre rechigner un peu sur la - parfois - trop grande présence du clavecin (même si elle est musicologiquement justifiée).
 
L’orchestre affiche d’ailleurs de belles couleurs, des deux et doux traversos de la BWV 235 (sublime « Qui peccata tollis mundi »), au hautbois élégiaque des BWV 233 et 234 en passant par les solides cors de la BWV 233. Seul le violon solo du « Domine Deus » de la BWV 235 manque d’un peu d’assurance. Il est plus convaincant dans le « Quoniam » de la BWV 233, joué par un autre musicien. Il faut en effet noter l’importante différence des membres de l’orchestre et du chœur entre le premier et le deuxième volume de ces Messes, enregistrés à deux ans d’intervalle (2008 et 2010), mais cela ne nuit pas à l’homogénéité du tout. 
 
Certains solistes changent également.
Le quatuor du premier volume (BWV 234 et 235) affiche ainsi des timbres d’une grande douceur, sauf la soprano Eugénie Warnier qui, du coup, dépare un peu dans l’ensemble mais sans pour autant démériter : son timbre est simplement plus clair et son chant plus « extraverti », ce qui ne l’empêche pas d’offrir un beau « Qui peccata tollis mundi » dans la BWV 235) se caractérisant ainsi par une grande expressivité, peut-être au détriment de la douceur qu’appellent les traversos mis à nus (la basse continue n’est alors assurée que par l’unisson de cordes aiguës, sans harmonisation des claviers, et non par les basses de l’orchestre).
Il faut louer la suavité de Magid El-Bushra (contre-ténor), Sydney Fierro (baryton), tous deux très beaux (mais, en concert, la projection est-elle suffisante ?), et surtout d’Emiliano Gonzales-Toro, absolument remarquable et qui démontre qu’il est autant à l’aise dans le registre de ténor, comme ici, que dans celui de haute-contre à la française (voir sa magistrale Platée à l’Opéra national du Rhin l’an passé).
La Messe BWV 236 réservant un duo soprano - contre-ténor pour le « Domine Deus », l’alto pointu et incisif de Terry Wey convient particulièrement bien pour se marier à la voix d’Eugénie Warnier.
De même, la basse de Christian Immler dans le deuxième volume est plus incisive et plus riche en harmoniques aiguës que celle de son collègue Sydney Fierro dans le premier. Son aisance, notamment dans les vocalises du « Gratias » de la BWV 236, convainc ainsi tout à fait.
 
Un mot sur les complètements, deux merveilleux motets, notamment Der Gerechte kommt um qui est une parodie d’un motet de Kuhnau, un des prédécesseurs de Bach au poste de cantor de St-Thomas4.
Louons encore la toujours excellente présentation des disques Alpha, avec les passionnantes analyses par Denis Grenier des tableaux reproduits sur les pochettes, et de superbes photos des musiciens (rassemblées en un élégant « portfolio » sur fond noir dans le deuxième volume) auxquelles on souhaiterait juste l’ajout de légendes !
 
Au final, on se permet de remercier Raphaël Pichon de nous faire réentendre Bach avec un vrai chœur (une vingtaine de chanteurs) et un vrai orchestre (une vingtaine de musiciens) dans ces temps où le 1 par partie se répand un peu partout (parti de Rifkin, le mouvement s’est illustré avec Kuijken, Junghänel, McCreesh, Minkowski, etc.). La lisibilité de sa direction n’en est pas moins diminuée, bien au contraire. Il nous offre même avec ces deux CD l’une des meilleures versions de ces bijoux que constituent les quatre Messes brèves.
 
Pierre-Emmanuel Lephay
 
 
1 Récemment réédité par Virgin.
2 chez Archiv. Car, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces messes brèves étaient destinées au culte protestant qui n’excluait alors pas totalement le latin.
3 Un autre enregistrement, de 2010, des Messes BWV 234 et 235 est à relever par l’Ensemble Orlando Fribourg et La Cetra Barockorchester Basel dirigés par Laurent Gendre (Clave Records).
4 On recommandera d’ailleurs au passage un formidable CD du Cantus Cölln de Konrad Junghänel, Thomaskantoren vor Bach, rassemblant des cantates de compositeurs comme Kuhnau, Knüpfer et Schelle. Une merveille (Deutsche Harmonia Mundi).

 

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