Un opéra nous est né

Verkündigung

Par Laurent Bury | ven 26 Décembre 2014 | Imprimer

Bien qu’elle ait malheureusement été éphémère, la série « Entartete Kunst » lancée par Decca dans les années 1990 n’en contribua pas moins à révéler quelques œuvres admirables. On songe notamment à l’opéra Les Oiseaux, grâce auquel bien des mélomanes découvrirent le nom de Walter Braunfels (1882-1954). Suite à l’enregistrement dirigé par Lothar Zagrosek, sorti en 1996, Die Vögel avait été monté à Genève en 2004, et le spectacle de l’Opéra de Los Angeles en 2009 a même connu les honneurs du DVD. Hélas, l’exhumation semble s’être arrêtée là quant à la production lyrique de Braunfels, qui compte pourtant une dizaine de numéros. Bonne nouvelle, la redécouverte semble avoir repris, puisqu’en 2013, sa Jeanne d’Arc a été donnée au festival de Salzbourg. Et l’on peut aussi fonder de solides espoirs sur Verkündigung (« Annonciation »), qu’il a tiré de L’Annonce faite à Marie de Claudel.

Suivant fidèlement le texte de l’écrivain français dans la traduction qu’en avait donné Jakob Hegner dès 1918 (Violaine et Mara conservent leurs prénoms, mais tous les autres personnages sont germanisés, Pierre de Craon devenant par exemple Peter von Ulm). Claudel jugeait « bizarre » cette version allemande et aurait d’abord souhaité que le compositeur s’appuie sur une autre traduction. De son côté, Braunfels avait commencé par mettre en musique le texte allemand et l’original français, sur la même partition (une reconstitution de la version française a d’ailleurs été publiée en 2012 par le musicologue Martin Wettges, qui permettrait à l’œuvre de connaître une diffusion plus facile en France).

Persécuté par les nazis à cause de ses origines juives, Braunfels ne fut plus joué après 1933, mais il n’en continua pas moins de composer, et Verkündigung connut une création tardive en 1948. L’œuvre fut donnée en concert à Cologne en 1992 et à Munich en 2011 (d’où le présent disque), puis en version scénique en 2012 à Kaiserslautern. Et c’est une œuvre grandiose que révèle cette publication, très différente des Oiseaux, mais d’une austère beauté qui respecte pleinement la prose claudélienne, en dehors des quelques moments de merveilleux où apparaît un chœur d’anges. Ulf Schirmer, qui dirigea la reprise genevoise de Die Vögel, fait ressortir tout le lyrisme de l’orchestre auquel Braunfels confie les principaux élans traversant sa partition. Chez les chanteurs, c’est en effet plus l’expressivité que la virtuosité qu’il sollicite. Juliane Banse, qui fut Jeanne d’Arc à Salzbourg en 2013, trouve en Violaine un personnage qui lui convient fort bien et qui ne l’oblige pas à forcer dans l’aigu ; Janina Baechle, bien connue du public parisien, lui donne une réplique fort adéquate en Mara. Dans le rôle de leur mère, Hanna Schwarz n’a qu’une scène à interpréter mais elle le fait avec une présence toujours aussi remarquable. Matthias Klink prête à la personnalité torturée de Pierre une voix de ténor riche en couleurs variées. Adrian Eröd est un Jacques Hury très digne, mais l’on admire surtout la majesté de Robert Holl, à l’opulent timbre de basse. Voilà donc une œuvre servie à la perfection, dont la redécouverte ne pourra qu’enrichir le répertoire d’opéra du XXe siècle.

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