La mort vous va si bien...

Chants et danses de la mort - Paris

Par Clément Taillia | sam 15 Janvier 2022 | Imprimer

On a vite fait de dépeindre Modest Moussorgski en génie chaotique, à la créativité trop éruptive pour s’intéresser au destin de ses œuvres, lorsque celles-ci parvenaient à dépasser le statut de projet ou d’esquisse. Le programme proposé le 7 janvier dernier par Radio-France ne fera pas mentir la légende, qui honore Moussorgski à travers deux de ses œuvres orchestrées par d’autres – et étant devenues peut-être plus célèbres via ces réécritures que dans leurs versions originales pour piano.

Les Chants et danses de la mort ont ainsi offert à Chostakovitch un terrain idéal pour y déployer les plaintes et les éclats rageurs qui habitent ses quinze symphonies. Si l’on y a souvent entendu des barytons (Hvorostovsky, Leiferkus) voire des basses (Kotcherga, Furlanetto), les voix de femme y sont plus rares. Le créateur de l’orchestration de Chostakovitch en 1962 fut pourtant une créatrice, en la personne de Galina Vichnievskaïa, alors sous la direction de son époux Rostropovich, et Irina Arkhipova laissa plus tard une version parfaitement horrifique de ce cycle de quatre mélodies. Le tempérament de Karita Mattila la place indéniablement dans la lignée de ces deux illustres devancières : en abordant ce cycle pour la première fois à ce stade de sa carrière, elle y apporte une expérience consommée de la scène et une présence dramatique fascinante. C’est en baba-yaga qu’elle se lance dans la terrifiante « Berceuse » initiale, et la « Sérénade » qui suit se soucie moins de fausse séduction que de vraie destruction. Si le timbre y sonne comme émacié dans le haut de l’ambitus, l’instrument reste d’une solidité à toute épreuve, à même d’affronter la danse macabre du « Trepak » comme les sarcasmes terrifiants du « Chef d’armée ». En bis, une mélodie finnoise plutôt sucrée dissipe à peine la tension instaurée par cette interprétation glaçante, d’un expressionnisme assumé.

En deuxième partie, place à Ravel, déjà à l’honneur en ouverture de rideau avec sa rare sonate pour violon et violoncelle qui semble autant se rappeler Debussy qu’annoncer Bartok, et qui était interprétée par Ji-Yoon Park, violon super-soliste, et Nadine Pierre, violoncelle solo de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France. Son orchestration des Tableaux d’une exposition reste sans doute l’un des travaux de réécriture les plus probants de l’histoire de la musique, tant elle fait exploser, dans un incomparable précipice de couleurs, les audaces et les trouvailles dont regorge l’écriture de Moussorgski. La battue nette et sans apprêts de Mikko Franck, qui convenait bien au langage implacable des Chants et danses de la mort, aurait ici gagné à montrer davantage de souplesse - et un peu plus de rubato dans la partie centrale des « Tuileries ». Mais la rutilance du Philharmonique de Radio-France, presque assourdissante dans l'acoustique très frontale de l'Auditorium de la Maison de la Radio, et l'excellence des solistes (le saxophone du « Vecchio castello », la trompette dans « Samuel Goldenberg et Schmuyle ») achèvent d’emporter l’adhésion !

 

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