Retour de balancier

Così fan tutte - New York

Par Yannick Boussaert | jeu 19 Avril 2018 | Imprimer

Lorsque l’on envoie le balancier trop fort d’un côté, il revient avec une égale violence dans le sens inverse. Il en va ainsi ces dernières années des productions de Così fan tutte sur les scènes lyriques. Si l’on en a soupé des Così dépressifs, gavés d’un pessimisme noir dont le paroxysme aura été la production désabusée de Michael Haneke à Madrid et Bruxelles, il suffit de se rendre dans les pays anglo-saxons pour assister à de sages badinages amoureux qui n’interrogent pas l’oeuvre au-delà des gags et quiproquos. La proposition du Royal Opera House de Londres, autour d’une mise en abyme, rejoint très largement celle proposée par Phelim McDermott à l’ENO et qui prend ses quartiers printaniers le long de l’Hudson River. A la différence que nous ne sommes point au théâtre mais dans une fête foraine envahie de circassiens comme le décrit avec force couleurs Christian Peter qui assistait à la retransmission au cinéma il y a quelques semaines. Bien évidemment, dans une ville élevée à la mamelle du music hall, toutes ces acrobaties et ce décors d’un Coney Island des années 50 (les qualités techniques du spectacle sont vraiment remarquables, des lumières au moindre accessoire) déclenchent des salves d’applaudissements régulières. A tel point qu’il nous est difficile de dire ce que l’on a pensé de l’ouverture, tant rires et clap-clap en ont parasité l’écoute. Il est tout de même amusant de noter que le public new-yorkais, conservateur s’il en est, si prompt à conspuer les transpositions, est ici extatique devant ces « performances » live sur scène. Comme quoi, toute adaptation, tout concept de Regie peut faire mouche à partir du moment où il mobilise les référents culturels appropriés. Cela le justifie-t-il au regard des enjeux de l’œuvre ? La réponse est ici bien évidemment non. Très rapidement la grande roue de la fête foraine tourne à vide, tout comme la pauvre Fiordiligi, prisonnière d’une nacelle de la roue,  tente en vain d'épancher le dilemme de son cœur trop amoureux… Car comme chez Jan Philipp Gloger, l’on s’arrête à la facétie et on représente la séduction peu ou prou comme du harcèlement sexuel. Dans l’Amérique embrasée à l’étincelle Weinstein, que n’a-t-on donné Così fan tutte à mettre en scène à une femme (Anna Netrebko ?) pour enfin dépasser la misogynie de façade de l’œuvre et plonger dans une vraie et riante dissection des désirs et des sentiments, point d'équilibre du balancier ?


© Marty Sohl/Metropolitan Opera

La retransmission au cinéma gomme surement certaines disparités et en ce soir de dernière représentation il est difficile de parler d’un plateau homogène comme le faisait notre confrère, sauf probable fatigue pour certains. La Despina de Kelli O’Hara use de toute sa science de Broadway pour croquer la soubrette malicieuse. Les couleurs et accents de la voix sont parfaits pour composer un personnage complexe et retors. La projection est remarquable. Las, cela ne dure qu’un temps et le deuxième acte l’épuise jusqu’à rendre son notaire anecdotique. Serena Malfi, probable victime d’une méforme de dernière, attaque ses phrases trop bas bien souvent et doit redoubler d’efforts pour rattrapper ces mauvais départs. Dommage car le tempérament scénique n’appelle que des éloges. Amanda Majeski a fait des rôles de soprano seria mozartiens sa grande spécialité. Elle en a la voix longue et aisée, la science du legato. Il lui en manque encore l'instinct tragique, sa Fiordiligi apparaissant bien pâle, la faute sûrement en partie à la mise en scène qui la fagotte comme une vieille fille de l’Upper East Side et l’enferme dans la fameuse nacelle pour son grand air du deuxième acte. Ces messieurs apportent davantage de satisfaction, à commencer par le Don Alfonso jovial de Christopher Maltman. La voix mate et sonore du baryton est un vrai pilier dans les scènes collectives. Adam Plachetka dispose d’une voix puissante et d’une belle musicalité. Il propose un Gugliemo assez sensible, plus colérique que taquin. Enfin Ben Bliss, lauréat d’Operalia et formé in loco dans le Lindemann Young Artist Program, se taille la part du lion. Il possède tout ce qu’il faut à un ténor mozartien de premier ordre : longueur de souffle, legato léché, bonne projection et surtout un timbre clair pour une voix qui est tout sauf fluette. Reste à polir encore quelques nuances et demi-teintes... mais l’immensité de Met décourage parfois les chanteurs dans leurs nuances.

Cela ne pose aucun problème à David Robertson qui dirige l’orchestre du Metropolitan avec un rare raffinement. Les choix des tempi sont tous appropriés et aux possibilités des chanteurs et aux situations scéniques. Chaque reprise est l’occasion d’un piano, d’un crescendo, de contrepoint confié à un nouvel instrument. Toutes ces idées de direction enluminent ce CosÌ fan tutte.

 

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