A trop vouloir faire rire…

Così fan tutte - Salzbourg

Par Claude Jottrand | mer 10 Août 2016 | Imprimer

Mozart est incontournable à Salzbourg et Sven-Erich Bechtold est le patron du festival (depuis 2011 pour le théâtre, et depuis 2014 pour l’opéra). Bien. Est-ce une raison pour s’attribuer 30% de la programmation ? En se confiant à lui même trois spectacles la même saison, (les trois opéras de Mozart sur des livrets de Da Ponte) ne prend-il pas un risque énorme ? Le Nozze di Figaro était l’an dernier un spectacle plutôt réussi. Nous verrons le Don Giovanni dans quelques jours, mais le Così, lui, est plutôt décevant.

Le même Bechtold avait déjà présenté ici même en 2013 sa vision de l’œuvre, succédant à une autre version antérieure mais guère différente présentée elle à Zurich, qui ne nous avait guère convaincu (voir compte rendu). Se renouveler deux fois dans la même œuvre en quelques années seulement n’est pas chose aisée, surtout lorsqu’on consacre l’essentiel de son temps à la direction d’un grand festival international. Le spectacle de cette saison, tout en montrant un vrai professionnalisme, laisse par sa conception même une désagréable impression de vite fait, de superficiel, pas vraiment à la hauteur des attentes du public le plus exigeant d’Europe, comme si le metteur en scène refusait d’entrer plus profondément dans son sujet, ou comme s’il n’y voyait pas matière.

Così n’a rien d’une œuvre difficile, mais comme tout chef d’œuvre, c’est une pièce à lectures multiples, en strates superposées, dont il faut parfois aller chercher le sens au delà du premier degré. La fable du livret, qu’il faut traiter comme telle, fait alterner les scènes comiques et les épisodes dramatiques, il suffit de regarder la partition pour situer le caractère de chaque scène – et même de chaque personnage. Et si le librettiste présente une conception très cynique de l’âme humaine (celle des femmes autant que celle de hommes), le compositeur, lui, se place délibérément en humaniste, défenseur de l’amour ; il pardonne ses erreurs à la jeunesse, exprime le trouble délicieux des amants devant ces sentiments qui les dépassent, et personne mieux que lui ne décrit les douceurs de l’amour qui cède, la violence de celui qui résiste ou qui trahit.

Le décor s’appuie sur le lieu de la représentation, le manège taillé dans le roc du Felsenreitchule, qu’on a simplement orné d’une toile de fonds, sorte de grand panoramique représentant un paysage de jour pour le premier acte et de nuit pour le second. On est bien loin hélas de la mythique mise en scène de Luc Bondy à la Monnaie, fin du siècle dernier, qui exploitait la même idée d’une toile panoramique – superbe, celle là –, qui était déroulée progressivement tout au long du spectacle, ni même de la plus récente mise en scène de Michaël Hanneke en mai 2013, qui elle aussi reprenait l’idée d’une opposition entre jour et nuit pour les deux actes. La toile de Bechtold, en trois morceaux, est fort laide et tient plus du paravent de plage que d’un papier peint panoramique du XVIIIè.

Quelques scènes opposent des personnages placés dans les loges du manège, très en hauteur et loin des spectateurs, ce qui disperse l’action qui aurait plutôt besoin d’être concentrée, au contraire, vu l’intimité du drame qui se noue. Les costumes sont assez beaux, conformes à l’époque de la pièce pour ce qui concerne les six rôles et le chœur ; une troupe d’accessoiristes figurants, parfois masqués, s’occupe de l’intendance en costumes clairement inspirés de la Renaissance italienne, sans doute pour signifier l’universalité du propos de Mozart. Un praticable disposé en arc de cercle devant la fosse facilite la circulation des chanteurs et les rapproche utilement des spectateurs.

Les mêmes faiblesses qui prévalaient en 2013 se retrouvent dans la mise en scène de 2016, même si distribution et décors sont différents. On retrouve la même obsession de symétrie pendant tout le premier acte, la similitude presque parfaite entre les deux sœurs, le vaudeville permanent, même dans le scènes tragiques où les sentiments des protagonistes sont à la torture, la même légèreté désinvolte, lourdes œillades à l’appui, comme si la musique ne disait rien du drame qui se noue, rien qui fasse sens aux oreilles du metteur en scène. Les protagonistes sont insuffisamment caractérisés, alors que la musique de Mozart ne cesse de les définir au contraire, ce qui affadit considérablement le propos du livret ; car enfin, si les deux sœurs sont identiques, si les deux garçons sont interchangeables, où est la perversité de la supercherie ? Tout cela est terriblement conventionnel, superficiel, avec l’évidente volonté de faire rire, de divertir, sans trop se soucier d’une réflexion plus fondamentale sur la nature ou la pérennité des sentiments humains, l’engagement, les illusions ou le sens de l’existence.

La distribution est assez homogène, globalement satisfaisante, et permet de découvrir quelques jeunes chanteurs dans des rôles à leur mesure. Déjà présente en 2013, Martina Janková, Despina à la rousseur incandescente, reprend du service, toujours aussi délicieuse, malicieuse, irrévérencieuse, parfaite. Ses compositions du rôle du médecin au premier acte, et du notaire au second sont tout simplement irrésistibles. De même, Michaël Volle en Don Alfonso met toute son expérience au service d’un rôle qu’il maîtrise parfaitement, et fait preuve d’une surprenante agilité dans les récitatifs, ce qui donne grand relief au personnage. Leur sens du théâtre à tous les deux assure le rythme du spectacle, qui est excellent, les enchaînements sont rondement menés, avec une diversité de ton qui donne tout le ressort nécessaire pour passer d’un air à l’autre avec beaucoup de naturel.

Les deux sœurs, deux jolies blondes à chignon avec de jolies voix, robes identiques bleu pour l’une et verte pour l’autre, ont le charme et la jeunesse du rôle, mais la Dorabella d’Angela Brower l’emporte néanmoins sur la Fiordiligi de Julia Kleiter, un peu fade dont on pressent les limites vocales, dans l’air « Come scoglio » par exemple. Du côté des garçons, Ferrando (le jeune ténor suisse Mauro Peter) s’en tire pas trop mal : la voix manque généralement de puissance et de couleur dans l’aigu, mais bon musicien, il livre un très émouvant « Un aura amorosa », c’est assez rare pour être souligné. Guglielmo, chanté par l’excellent Alessio Arduini, pas encore 30 ans, se fait davantage remarquer par l’aisance (il chante dans sa langue), l’ardeur de son chant et l’évident plaisir qu’il a d’être en scène. A l’inverse, les chœurs chantent un peu mollement, sans réelle conviction.

Dans la fosse, l’orchestre du Mozarteum – qui joue la musique de Mozart comme il respire, mais dans la pure tradition classique autrichienne – est placé sous la direction peu imaginative d’Ottavio Dantone, dont on aurait pu penser qu’il allait aborder la partition avec son expérience de spécialiste de musique baroque italienne. C’est clairement la vision de l’orchestre qui l’a emporté sur celle du chef ; Mozart à Salzbourg, on n’y touche pas, c’est sacré !

 

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