A propos de la Traviata de Diana Damrau

Par Anonyme (non vérifié) | ven 05 Avril 2013 | Imprimer

 

Cher Monsieur Rizoud,
Dans une brève datée du 17 mars dernier, vous faites part, enregistrement audio à l'appui, de certaines réserves quant à la première Traviata de Diana Damrau.
Je sors à l'instant du Metropolitan Opera de New York, et comme vous achevez votre brève en ouvrant une porte je m'y engouffre sans hésitation : je viens d'assister à un des plus grands moments d'opéra de ma vie.
J'étais pourtant sceptique, Diana Damrau, quand bien même la voix s'étoffe progressivement demeure un soprano léger, ou du moins dont la largeur reste aérienne et mozartienne, le manque d'ampleur et de chaleur verdienne me semblait être un cruel handicap pour aborder ce rôle, LE rôle, le défi Traviata. En outre l'affiche était partagée par le faux baryton Placido Domingo, et que ce soit mon amour pour Bastianini, Zancanaro ou Nucci, ou ma fidèlité à Tézier, toutes ces allégeances me prévenaient contre cet immense ténor.
Seule la direction avisée et profonde de Yannick Nézet-Séguin m'attirait en ces lieux.
Pourtant tout trois, et quatre en comptant Saimir Pirgu mais dont la prestation sans être dérangeante ne mérite pas les mêmes louanges que ses partenaires, tout trois donc sont d'immenses artistes et ce à commencer par Diana Damrau. Les hésitations, les vocalises "brouillonnes" de la Première ont disparues, alors certes les puristes endiablés et sans coeur trouveront à redire, des respirations incongrues, des notes outrageusement poitrinées ... mais baste tout cela disparaît devant la grandeur et l'authenticité d'une interprétation poussée jusqu'à l'incarnation, Violetta apparaît dès l'entrée désespérée, Damrau rappelle à quel point La Traviata est dès le début condamnée, par la maladie, et par la société, le tragique ne quitte pas un instant la scène, pas même au début du deuxième acte. Diana Damrau nous fait vivre toutes les passions de cette condamnée, le déni, l'ivresse, l'amour, la fragilité ... Le sommet est atteint au troisième acte, le silence succédant au prélude nous fait comprendre que la représentation, déjà d'un très grand niveau, vient de basculer dans des univers rarement atteints, le nom d'Annina soupiré avec la plus grande intensité est le premier pas dans ce nouvel élément. La mise en scène de Willy Decker concourt à l'efficacité de cette interprétation, le dépouillement du dernier acte mettant en valeur les personnage et le chant, et comme un joyaux en son écrin "Addio del passato" luit tel un diamant noir, et les applaudissements nourris du public New Yorkais ne suffisent pas à nous arracher à ce monde dans lequel Diana Damrau nous guide.
La performance d'actrice aussi bien que de chanteuse et d'interprète nous laisse sans voix, toutefois pour faire une grande Traviata il faut un chef digne de ce nom, capable de galvaniser un orchestre et de créer tensions et couleurs en accord avec les voix qui se déploient sur scène : c'est tout l'art de Yannick Nézet Séguin, qui met en valeur les moindres détails de la partition, et surtout sait prendre soin de chanteurs, mieux encore les aime et leur prouve. Car ce n'est pas tout de savoir diriger un orchestre, il faut pouvoir le faire chanter avec les chanteurs. En insufflant la profondeur du drame au travers de l'orchestre Yannick s'élève au rang de gardien du temple, garant du succès de cette soirée.
Enfin Placido Domingo n'aura certainement jamais un timbre de baryton et encore moins de baryton Verdi mais il sait toujours chanter et ce dans l'acception la plus noble et la plus étendue de ce terme : Domingo maîtrise à la fois un art de la nuance, du souffle et une présence scénique subtile, jamais surjouée ni envahissante.
Ce soir en sortant du Met, sur la grande esplanade balayée par le vent froid, il n'y a qu'un seul nom qu'on retient, celui de Giuseppe Verdi qui vient d'être célébré avec l'art dû à son rang.
Jules Cavalié