La voix de Juan Diego Florez

Par Placido Carrerotti | mar 17 Août 2010 | Imprimer
Je ne suis pas d'accord avec les opinions de M. Placido Carrerotti sur la voix de Juan Diego Florez à laquelle il oppose les qualités de celle de Rockwell Blake et de William Matteuzzi. Celle de R.B. est pleine de sons desagréables à l'oreille, des voyelles très ouvertes et de couleurs parfois anemiques qui ne donnent pas une uniformité, du velours tel quel elle exprime celle de JDF. Quant à W.M. il fait plein de portamenti et chante un peu comme à l'époque 1930-1945 avec presque des sanglots dans la voix (écoutez Amici miei, ce n'est pas un chant de joie pour avoir integré le régiment, mais presque une plainte) Alors moi, avec mes 70 ans et mes oreilles qui ont entendu de près Beniamino Gigli,  Ferruccio Tagliavini, Mario Filippeschi, Giuseppe di Stefano, Mario Del Monaco, Franco Corelli, Alfredo Kraus, Luciano Pavarotti, pour ne citer que les plus grands, je vous dis que la voix de JDF, qui certes s'améliorera encore avec la maturité, est une très grande voix. Vous verrez ses Puritains en 2013 à Paris. On en reparlera.
Réponse :
Cher Monsieur,
Tout d'abord, merci pour l'attention que vous portez à mes écrits (c'est toujours flatteur) et toutes mes excuses pour le retard apporté à cette réponse (je suis très lent).
Je dois avouer que vos remarques sur ma critique du dernier récital de Juan Diego Florez à Paris m'ont laissé perplexe. Selon vous, la voix de Florez est plus agréable à entendre que celle de Blake ou de Matteuzzi. Certes, mais qu’ai-je écrit ?
Lorsque je compare Florez à Blake, c'est clairement en termes d'agilité vocale : "splendeurs rossiniennes", "vocalises ciselées", "souffle inépuisable". J'aurais pu également mentionner sa capacité à enfler ou diminuer les sons, à mixer les registres de poitrine et de tête sans solution de  continuité ... Car sa maîtrise technique du bel canto est infiniment supérieure à celle de Florez,sans aucune discussion possible.
En ce qui concerne Matteuzzi, j'évoque expressément ses "pyrotechnies hallucinantes" car je n'ai jamais entendu de suraigus aussi stratosphériques que ceux sortis de ce gosier (jusqu'au contre-fa, voire plus, quand Florez n'est vraiment à l'aise que jusqu'au ré-bémol).
Je suis donc un peu étonné de vos reproches à mon égard (pas si étonné que ça en fait, mais j'y reviendrai) : c'est un peu comme si je parlais d'un chanteur en disant qu'il a le timbre de Pavarotti et la puissance de Vickers et que vous me répliquiez que le timbre de Vickers était affreux et que Luciano était barbu (considérations tout à fait exactes par ailleurs).
Oui, Florez a une plus "jolie" voix que Blake, mais là n'est pas la question. D’ailleurs, est-elle si « jolie » que ça au regard des timbres uniques de Pavarotti, de Carreras et de tant d’autres ?
En fait, je suis assez partagé sur les talents de Florez. Et après l'avoir entendu dans une douzaine de rôles pour une vingtaine de représentations, sans compter quelques concerts et récitals, je pense que je dispose d'une certaine matière pour apprécier avec mesure ses qualités et ses défauts.
Au positif, son timbre est agréable, il chante des ouvrages que j'affectionne,il dispose d'une sureté certaine dans l'aigu, il est physiquement avenant et d'un charme certain, la voix est homogène, il a contribué à réinstaurer durablement certains ouvrages ou des morceaux coupés, etc.
Mais : le fond de son répertoire est composé de deux titres (la Fille et le Barbier, le reste est rare), sa motivation et son engagement sont fluctuants (au point que certains l'ont surnommé "le fonctionnaire du contre-ut"), sa voix manque de puissance et surtout de largeur (le Duc de Mantoue le met à rude épreuve), il reste limité dans le suraigu (quand vous dites, "on en reparlera
pour les Puritains", ça m'amuse un peu car j'y ai entendu Florez à Vienne, justement, et je ne suis pas pressé de l'y réentendre), les couleurs sont peu variées, les vocalises deviennent de moins en moins précises au fil des années,il est gauche scéniquement ...
Peut-être est-ce que je vois le verre à moitié vide et vous le verre à moitié plein, mais je trouve qu'il lui manque surtout ce grain de folie, une ou plusieurs de ces qualités uniques, qui caractérisent un artiste exceptionnel.
Entendons-nous bien : Florez est un chanteur que j'estime, l'un des rares artistes pour lesquels je me déplacerais encore à l'étranger. Mais il n'est pas au niveau des "dieux" que je vénère. C'est un aimable juste milieu, consensuel : un excellent Almaviva, un très bon Rodrigo, un admirable Ramiro, mais moins bon que Blake ; un sympathique interprète de Tonio, Elvino ou Ernesto, mais qui n'arrive pas aux chevilles de Kraus ; un éventuel Arnold, qui ne fera jamais oublier Merritt ; un Duc de Mantoue sans risque, à des années-lumière de Luciano ou d'Alfredo ...
Je vais vous raconter une anecdote. Vous citiez Kraus qui se trouve justement être le ténor que j'estime le plus (il est d’ailleurs considéré comme quelqu'un de très raisonnable). Une des dernières fois où je l'ai entendu, c'était dans la Favorita à Madrid ; il devait avoir 66 ans ; sa prestation se termine par un suraigu encore plus haut que le contre-ut que j'avais entendu à Bilbao quelques années auparavant ; je vais le voir dans les coulisses, et je lui demande de quelle note il s'agit ; il me répond que c'est un ré bémol et il ajoute avec un petit sourire espiègle malgré une évidente fatigue : "quand on vieillit, il faut donner toujours plus si on veut continuer à étonner ...".
Rysanek épuisée me fit aussi une déclaration qui m'avait émue. C'était à l'issue de ses "début" au Liceo dans "Jenufa" : "J'ai 64 ans. Et ce soir, j'ai tout donné, comme si j'étais une débutante, car c'est la première fois que je chante à Barcelone". Elle me tenait par le bras, tremblante.
J'ai vu Caballé chanter avec ses fans sur la Rambla, donner 13 airs d'opéras en rappel à l'issue du programme de son récital ; j'ai vu Pavarotti porté en scène par des "gorilles", ses pieds ne touchant plus le sol tant ses genoux étaient en mauvais état ; j'ai vu Merritt recevant ses fans en slip ; j'ai vu aussi Florez faire aucun bis car il avait mal au bide…
Vous avez certainement du ressentir quelque chose de comparable en entendant Gigli à soixante ans passés (on dit que ses dernières tournées ont abrégé son existence : n'est-ce pas encore une démonstration du don de soi ?). Mais ces exemples de folie, de générosité, je ne les retrouve pas chez Juan Diego. En revanche, cette folie, je l'ai vécue en entendant Blake, Matteuzzi ou Merritt
dans Rossini. Voilà des gens qui chantaient magnifiquement, et qui surtout chantaient avec leurs tripes. Avec eux, rien d'écrit : parfois "ça cassait", généralement "ça passait", et alors, c'était unique. Après ça, impossible de mettre sur le même plan leurs duels dans les "Otello" de Pesaro, et la propreté clinique du Rodrigo de JDF.
Votre réaction est d'ailleurs assez typique d'un certain public italien (et peut-être êtes-vous originaire de ce beau pays : faisons comme si). J'ai longtemps fait la queue pour les loggione, et vos propos sur Blake (ou d'autres), je les ai entendus assez souvent. Combien de fois ai-je entendu que tel ou tel avait une voix laide ! Que Carreras (même après sa maladie) pouvait
revenir chanter n'importe quoi à la Scala, qu'on l'y applaudirait car son timbre était unique ! Qu'en revanche la voix de Kraus en vieillissant manquait de couleurs ! Que son aigu dans la cabalette du Duc de Mantoue était "trop court" (et pourtant, il était le seul à le faire). C'est pareil aujourd'hui pour ce pauvre Leo Nucci, immense Rigoletto simplement coupable de ne plus avoir les
mêmes facilités qu'autrefois ... J'ai même rencontré un Milanais (travaillant pour Decca) qui se vantait encore, 30 ans après, d'avoir hué Callas en Lady Macbeth : elle aussi n'avait pas la plus pure des voix. Pour les mêmes raisons, il détestait Marilyn Horne et vantait la toute jeune Bartoli.
Il peut certes paraître un peu culotté de voir un français donner des leçons d'opéra aux italiens (de toute façon, je n'ai aucune pudeur et j'adore généraliser) mais applaudir un beau timbre, confondre belle voix et beau chant,huer lorsqu'un artiste rate une note (mais pas Aliberti parce "qu'elle est du pays"), ne pas apprécier une technique vocale exemplaire, ne pas remarquer un air transposé et faire une ovation parce que l'aigu final est tenu jusqu'à la conclusion d'orchestre (tant pis si le contre-ut de "la Pira" n'est qu'un si bémol), ignorer les coupures, snober à Reggio Emilia ou à Venise le spectacle qui a eu du succès à Parme pour montrer qu'on a meilleur goût, parler à voix haute pendant la musique et se vexer (toujours à voix haute) quand quelqu'un
vous demande de la fermer, ne pas applaudir au parterre parce que ça ne se fait pas quand on paie cher ... on peut dire que j'en ai avalé des couleuvres en presque trente années de fréquentation des théâtres de la péninsule !
Heureusement, le bilan ne se limite pas à cela et, avant tout, les italiens sont des gens enthousiastes, généreux, attentionnés et passionnés. Mais il me semble que l'Italie est d'abord le pays de la beauté avant celui de la perfection (il n'y a qu'à voir les horaires de trains).
Comprenez-moi bien. Je ne vous vise nullement à travers ce portrait caricatural (si ça se trouve, vous êtes péruvien et mythomane comme moi). Simplement,l'opéra (pour moi du moins), ça ne se limite pas au "beau pour le beau".
Blake, ce n'est peut-être pas une belle voix, mais c'est tellement plus : une perfection d'un ordre supérieur.
Bien cordialement.
Placido Carrerotti.