Florence-Naples rétro-futuriste

Dante - Saint-Etienne

Par Laurent Bury | ven 08 Mars 2019 | Imprimer

Bonne nouvelle, les graines semées par le Palazzetto Bru Zane commencent à se transformer en opulentes moissons. Après Herculanum de Félicien David, ressuscité en concert en 2014 et remonté sur scène à Wexford à l'automne 2016, voici le tour de Dante de Benjamin Godard. Sauf que cette fois, c’est en France que le disque enregistré dans la foulée des concerts de janvier 2016 a donné des idées à un directeur de théâtre : à défaut de redonner vie à sa biennale Massenet, l’Opéra de Saint-Etienne n’a pas hésité à programmer l’une des six œuvres lyriques d’un contemporain de l’illustre Stéphanois.

Ce que confirme cette production, c’est d’abord que Dante résiste parfaitement à l’épreuve de la scène, comme on avait pu le pressentir. Godard possédait toutes les qualités nécessaires à composer pour le théâtre, il savait soutenir l’intérêt de l’auditeur, sans sacrifier l’exigence musicale à l’efficacité dramatique. L’originalité de son inspiration mélodique et le raffinement de son orchestration méritent d’être salués et auraient dû lui valoir une place durable dans notre répertoire. Certes, le livret d’Edouard Blau, à qui l’on doit aussi Werther et Le Roi d'Ys, n’a rien d’un chef-d’œuvre, mais il tient la route, même s’il se divise assez nettement en deux parties presque opposées, comme représentant deux esthétiques contradictoires. Les deux premiers actes, situés à Florence, semblent sortis d’un grand opéra à l’ancienne, même si le prétexte historique est bien mince : sur fond d’affrontement entre Guelfes et Gibelins, on y assiste à l’ascension et à la chute de Dante Alighieri, aussi rapidement condamné à l’exil qu’il avait été élevé aux fonctions de chef suprême de la ville. Son amour pour Béatrice est aussi la cause de son malheur, à cause de la jalousie qu’il suscite chez Bardi, auquel la jeune fille est promise. Après l’entracte, tout change : à Naples, on entre dans le domaine du rêve – endormi au pied du tombeau de Virgile, Dante a la vision de l’Enfer et du Paradis – et c’est dans un climat de mystère symboliste que se déroulent les retrouvailles des deux amants, vite interrompues par la mort de Béatrice.


A. Varak, S. Marin-Degor, J. Boutillier, P. Gaugler © Cyrille Cauvet

La mise en scène de Jean-Romain Vesperini se place elle aussi sous le signe de la dualité, la deuxième facette ayant apparemment bien davantage éveillé son imagination. Le premier acte le montre un peu à court d’idées pour représenter la guerre civile florentine et les deux camps – vêtus tout en bleu ou tout en rouge – s’affrontent assez mollement. A Naples, en revanche, les jeunes admirateurs de Virgile deviennent une sorte de secte, l’apparition des damnés est très réussie, et le dernier acte, dans son relatif dépouillement, est plutôt bien venu. Le beau décor de Bruno de Lavenère associe à des colonnes de pierre deux passerelles métalliques assorties d’escaliers en colimaçon qui pourraient presque être ceux de la Tour Eiffel, exactement contemporaine de la composition de l’œuvre. Les costumes de Cédric Tirado mélange le Moyen Age et la science-fiction, avec coiffures métalliques un peu kitsch (Dante arbore des oreillettes hérissées de pointe qui lui donnent un faux air de Monsieur Spock), des baskets et des tenues dont les matières et les formes associent le XIVe siècle à notre temps. Rétro-futuriste, c’est ainsi que le metteur en scène qualifie lui-même son spectacle. Vu de suffisamment loin, le côté futuriste s’estompe sans doute, et ce n’est pas plus mal.

Restait à trouver les chanteurs prêts à assurer cette résurrection scénique. Pour le rôle-titre, cela commence plutôt mal : les notes les plus hautes coûtent à Paul Gaugler des efforts infructueux, et l’émission paraît étrange. Heureusement, la voix se chauffe bientôt, l’aigu devient moins douloureux, même si persiste une tendance à passer par un palier intermédiaire dès qu’il faut s’élever au-dessus de la portée. Le personnage n’en acquiert pas moins une certaine étoffe, et le ténor parvient à assurer jusqu’au bout un rôle qui ne lui laisse guère de répit. Sophie Marin-Degor compose une Béatrice solide et charmeuse, profitant des ariosos que Godard lui a réservés, et du beau duo d’amour qu’elle chante avec Dante, pour se révéler envoûtante au dernier acte dans ses adieux à cette terre. Superbe Bardi de Jérôme Boutillier, qui tient ici toutes les promesses décelées depuis ses premiers pas : voix parfaitement timbrée, mordant de la diction et jeu théâtral convaincant, pour un personnage que le livret fait passer à toute vitesse d'un extrême à l'autre, amoureux, vindicatif puis repentant. Pour ses débuts dans son pays natal, la mezzo Aurhélia Varak offre à Gemma son opulence vocale et une interprétaion nuancée. C'est un plaisir que de retrouver Frédéric Caton qui déploie toute son autorité dans le double rôle du vieillard et de l'ombre de Virgile ; dommage que Diana Axentii, privée de graves par une indisposition, ne puisse lui donner une réplique à sa mesure. Préparé par Laurent Touche, le Chœur lyrique Saint-Etienne Loire excelle musicalement, et se déchaîne scéniquement en damnés au troisième acte, tandis que l'orchestre, sous la direction convaincue du chef estonien Mihhail Gerts, contribue lui aussi à nous faire rêver d'un retour durable de Godard sur les scènes.

 

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