Sans suite, hélas

Das Rheingold - Monte-Carlo

Par Elisabeth Bouillon | ven 22 Novembre 2013 | Imprimer
 
Il était audacieux de programmer L’Or du Rhin à la fin de cette année Wagner, qui a vu pulluler à travers le monde entier des Ring de tous bords, pour le meilleur et pour le pire. Représentée à l’occasion de la Fête nationale monégasque, ce prélude de la Tétralogie, festif lui aussi, est avant tout conçu pour charmer le public et faire découvrir l’œuvre aux néophytes. Jorge Jara a conçu de beaux costumes, qui caractérisent aussi bien les personnages qu’ils flattent les interprètes. Rudy Sabounghi, habilement secondé par l’éclairagiste Laurent Castaingt, s’est surpassé. On est impressionné par la profusion de belles images que nous offre son décor à changements à vue, ses projections vidéo très bien intégrées – en particulier un magnifique dragon lors de la métamorphose d’Alberich –, et ses coulées de brume et nuages de fumée. Dans cet extraordinaire livre d’images, c’est la première scène qui surprend le plus. Imaginez un tulle opaque sur lequel deux rayons laser bleus dessinent lentement, au rythme de la musique, les contours d’une gigantesque coupe dans laquelle apparaît, en fondu enchaîné, le Rhin... vu en coupe ! Au fond de rochers tapissés d’algues flottantes évoluent les trois ondines nageant vers la surface que l’on distingue juste en dessous du cadre de scène, batifolant et déployant sans fin leur longue jupe d’algues vivantes. L’effet est magique. Plus théâtraux qu’illustratifs, les tableaux suivants sont constitués à partir d’une base commune : une grande structure métallique qui dissimule partiellement le Walhalla, château fort à multiples donjons couverts d’un toit pointu. Cet échafaudage à l’architecture complexe a la particularité de s’incliner à vue jusqu’au sol, avec des effets saisissants dus en particulier, dans certaines situations, aux centaines de plots éclairés en jaune ou en rouge.
 
Personne, ici, ne tire la couverture à soi. Jean-Louis Grinda, modeste, laisse la part belle à ses chanteurs internationaux, aguerris à leur rôle, tout en les dirigeant avec finesse. Non bridés par le metteur en scène, ceux-ci ne cachent pas leur bonheur d’interpréter leur rôle sans détournement du texte. Ils savent que si on leur demande une action scénique inusuelle, c’est pour développer un aspect du livret rarement montré. Ainsi, Freia, séduite par l’amour inconditionnel que lui porte Fasolt alors qu’elle se sent abandonnée par ses frères, se montre soudain prête à suivre le bon géant et pleure ensuite sa mort. Dommage que la belle prestation scénique de Nicola Beller Carbone soit entachée par un timbre trop sombre pour le rôle et quelque peu voilé. Les géants, qui apparaissent grandis par la projection d’ombres gigantesques, conservent le caractère mythique voulu par Wagner. La voix un peu fatiguée dans l’aigu mais encore souple et bien conduite de Steven Humes en Fasolt le rend particulièrement touchant, tandis celle de Frode Olsen, avec ses graves percutants et son aigu facile, rend son Fafner si brutal particulièrement inquiétant.
 


Natascha Petrinski interprète une Fricka altière et touchante à la fois mais son mezzo, trop composite, déçoit. Egils Silins, un des plus beaux Wotan du moment, est parfaitement à l’aise dans la tessiture du rôle. Il séduit par son aigu brillant, son baryton rond et cuivré et sa facilité dans les graves. Face à lui, le Loge d’Andreas Conrad se comporte moins en feu follet qu’en humoriste qui connait l’avenir sinistre redouté par Wotan et le met en garde. Ses beaux aigus scintillent, son medium séduit, son grave intrigue. Rodolphe Briand dont c’est la prise de rôle en Mime est un néophyte dans le répertoire wagnérien : son répertoire inattendu va de Serge Reggiani au Roi Pétaud de Leo Delibe. Néanmoins, il semble être depuis longtemps titulaire de ce rôle tant il lui colle à la peau. Sa belle voix, fraîche et éclatante, rajeunit Mime et le rend presque sympathique. Celle de Peter Sidhom, toujours aussi saine, riche en harmoniques, n’a pas pris une ride. L’apparition d’Elzbieta Ardam en Erda fait comme souvent sensation. Le brillant et énergique « Heda ! Hedo » du Donner de Trevor Scheunemann, un peu sacrifié par la mise en scène, suivi de l’intervention du Froh de William Joyner, ténor au timbre solaire, dissipent agréablement les nuages amoncelés.
Un bémol toutefois à cette belle soirée : Gianluigi Gelmetti s’est trompé de répertoire en dirigeant L’Or du Rhin. Son prélude démarre mezzo forte, ce qui tue l’effet voulu par Wagner. Aucune conception d’ensemble ne se dégage de sa direction et le tout, sans grandes lignes directives, donne une impression d’imprécision regrettable. Il est cependant à regretter que le Ring de Monte-Carlo s’arrête là, pour des raisons financières, semble-t-il, on aurait bien aimé voir la suite...
 

 

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