Janacek chez les mafieux

De la maison des morts - Zurich

Par Pierre-Emmanuel Lephay | sam 25 Juin 2011 | Imprimer
Après Tcherniakov qui désacralisait Dialogues des Carmélites à Munich en 2010 (cf. notre compte-rendu) ou Stanislas Nordey qui faisait de même à Bastille en 2004 avec Saint François d’Assise, voici un De la maison des morts sans prison ni prisonniers ! Mais si Stanislas Nordey arrivait à garder beaucoup de pertinence à sa vision, il n’en était pas de même avec Tcherniakov qui malmenait l’ouvrage aux dépens du livret et de la musique. C’est la même chose que l’on doit déplorer avec cette vision de l’opéra de Janacek par Peter Konwitschny. Car si l’ensemble se tient, il n’en demeure pas moins en constant décalage avec le livret au point que le résumé de celui-ci est totalement réécrit dans le programme (« Un groupe d’hommes, irascibles et prompts à devenir agressifs, quelque part dans un loft au 44ème étage. Le chef de la mafia entre et annonce qu’ils auront aujourd’hui une nouvelle victime » etc.). Notons tout de même que le livret est reproduit tel quel dans le programme (comme une « référence ») quand les surtitres sont, eux, « librement adaptés » pour mieux coller à ce que l’on voit. De tels tripatouillages, témoins d’une grande prise de distance avec l’original, nous paraissent dépasser les limites de l’acceptable.
On l’a donc compris, point de camp de prisonniers ici mais une communauté de mafieux menés par un ignoble individu et affichant tous avec ostentation un goût du luxe, du stupre et de la violence. Sexe, humiliation et sang sont donc permanents dans cette vision qui nous a complètement laissé froid tout en distillant un malaise très désagréable.
Toute la finesse et la profondeur du livret de Janacek passent en effet à la trappe. Le mélange de solidarité et de rejet des prisonniers entre eux est, par exemple, tout à fait absent : tous sont ici démesurément individualistes et ne se rapprochent que dans le sexe et la violence.
Tout baigne en outre dans une vulgarité repoussante. L’ « opéra » sur Don Juan puis la pantomime sur « La Belle Meunière » joués par quelques hommes du camp au deuxième acte, où s’expriment toutes les frustrations sexuelles des prisonniers, vire ici à une exhibition pornographique qui n’a aucun sens : tous ces mafieux ne sont en rien frustrés sexuellement puisqu’ils peuvent se payer toutes les filles qu’ils désirent avec l’argent (sale) qui bourre leurs poches. Tout cela devient donc gratuit et répugnant.
Passons enfin sur le thème de l’aigle blessé, soigné par des prisonniers et qui prend son envol à la fin de l’opéra en même temps que Goriantchikov retrouve sa liberté. Comme évidemment on ne sort pas de la mafia les mains dans les poches, Goriantchikov est une nouvelle fois humilié par le chef de la mafia, puis assassiné par celui-ci dans une énorme poupée russe alors que le livret et la musique crient cette aspiration à la liberté et l’envol...
Les références à la nature tombent elles aussi à plat puisque tout se déroule ici dans un univers urbain froid et sec (la référence à Zürich est même clairement affichée, le rideau de scène montrant une projection d’un carrefour de la ville). Ne parlons pas des références à la religion, tout à fait escamotées.
Ce qui intéresse donc davantage Konwitschny, ce sont les résonances du livret dans notre monde contemporain. À l’enfermement physique se substitue l’enfermement mental. La chose est certes intéressante, d’autant qu’elle est soulignée par une réelle direction d’acteurs, mais finalement réductrice. Surtout, le sujet se décentre sur le pouvoir et le sexe, thèmes qui ne sont en réalité que secondaires chez Janacek. On est loin, très loin, de la mise en scène de Patrice Chéreau à Aix en 2007 où celui-ci élargissait l’intrigue à toutes les oppressions politiques mais avec bien plus de subtilité et de finesse d’approche ainsi qu’un total respect de l’œuvre, ce qui est loin d’être le cas ici.
On attendait beaucoup d’Ingo Metzmacher, un chef souvent passionnant tant dans sa direction que dans ses choix programmatiques. Si l’énergie, le sens dramatique sont bien présents et la mise en place impeccable (ce qui est déjà une performance en soi chez Janacek), on n’est pas toujours emporté par cette direction peut-être trop propre et lisse.
Le travail sur la sonorité ne nous a pas toujours semblé idiomatique avec le langage de Janacek (un manque auquel Pierre Boulez n’échappait pas lui non plus tout à fait à Aix). Les timbales, par exemple, instruments si fondamentaux dans le langage orchestral de Janacek, manquaient singulièrement d’impact sans que l’on arrive à savoir vraiment si cela tenait de la volonté du chef où de l’insuffisance de la musicienne qui les jouait. Soit il s’agissait en effet, du côté du chef, d’une direction qui rechignait à l’impact purement « physique » de cette musique (que, décidément, seul Charles Mackerras semble avoir su rendre), soit du côté des timbales, d’un choix de baguettes trop molles, d’un manque de profondeur et de largeur du son. Sans doute s’agissait-il des deux, même si la prestation de la même timbalière le lendemain pour Parsifal nous ferait cependant pencher pour la deuxième hypothèse.
Le reste de l’orchestre affiche une belle prestance, avec d’excellents soli, notamment le violon solo dans le Prélude de l’ouvrage.
On pourrait discuter le choix de faire chanter le rôle d’Alieia par un ténor et non une soprano (un choix également réalisé par Boulez et Chéreau) mais cela se comprend en regard de la mise en scène, surtout que le jeune Ilker Azcayürek se montre tout à fait convaincant. La distribution affiche d’ailleurs une belle homogénéité avec quelques individualités fortes comme l’indéboulonnable Peter Straka qui, malgré une voix usée, incarne ici remarquablement Skuratov ou l’idéal Luka Kuzmich de Reinaldo Macias. Si le Goriantchikov de Pavol Remenar ne rayonne pas autant que certains de ses partenaires, sans être pour autant indigne, tout comme l’assez transparent Commandant de Pavel Daniluk, il faut par contre saluer particulièrement les très bons Morgan Moody en petit prisonnier, Raimund Wiederkehr en Chapkine ou Matjas Robavs en Chichkov, tous donnant à leurs récits respectifs une grande intensité.
Sept des nombreux rôles secondaires sont parfaitement tenus par de jeunes chanteurs du Studio de l’Opernhaus.
Un beau travail musical donc quelque peu gâché, selon nous, par une vision réductrice et gratuitement provocante de Konwitschny.
 

 

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