Valse-hésitation

Die Lustige Witwe - Karlsruhe

Par Catherine Jordy | jeu 22 Octobre 2020 | Imprimer

Pour un peu, on se serait prise pour Hanna Glawari dans sa valse-hésitation du « Damenwahl » de la Veuve joyeuse, quand c’est à l’héroïne de choisir un partenaire alors que l’élu de son cœur est tout trouvé mais qu’il faut résister encore un peu. La question lancinante des jours précédant le spectacle du samedi soir à Karlsruhe se résumait à : « Irai ou n’irai pas ? », les rumeurs de fermeture de la frontière avec l’Allemagne se précisant, le Grand-Est étant considéré comme zone à risque. Le vendredi, la décision redoutée est effective et au moment où la nouvelle tombe, comme un couperet, les frontaliers se précipitent pour faire les courses de dernière nécessité (du papier toilette, entre autres, cela rappelle quelque chose…). Et puis c’est un léger soulagement : les voisins directs peuvent entrer dans le Bade-Wurtemberg à condition d’avoir un test négatif datant de moins de 48h qui, pour finir, s’avère inutile puisqu’un aller-retour dans la journée est permis pour les Alsaciens-Mosellans. Enfin ! , se dit-on, ravis de retourner au théâtre pour l’une des opérettes les plus anti-déprime qui soient. Las. Dans le même temps, les autorités allemandes encouragent leurs concitoyens à rester chez eux.

Renseignements pris, les deux premières de Die Lustige Witwe sont maintenues et le service presse, on ne s’en étonnera pas, nous encourage à venir. Eh oui, c’est bien de deux premières le même soir qu’il s’agit car le spectacle, d’une durée normale de près de deux heures trente, est maintenant réduit à 1h30 sans entracte, avec deux castings qui se succèdent. C’est donc la distribution B que nous allons entendre à 20h30, puisque la séance de 18h est complète. Dommage, nous aurions volontiers entendu les deux versions dans la foulée. La jauge a été drastiquement réduite à 250 spectateurs, pour une salle qui en accueille 1000 en temps normal et à partir de lundi, seuls 100 personnes pourront se côtoyer. Drôle d’impression que ce théâtre où une rangée sur deux est sacrifiée et deux sièges séparent les spectateurs, pour la plupart non masqués, d’ailleurs. Sur scène et dans la fosse, l’écrémage est à l’avenant, puisque nous avons droit à la version pour orchestre de salon, sans chœurs et avec un acteur qui résume les scènes sacrifiées.


© Falk von Traubenberg

Évidemment, les fêtes où ne figurent que les solistes manquent d’éclat, mais le décor a été intelligemment conçu de manière à servir d’écrin à taille correcte pour les protagonistes, que les jeux de lumière achèvent de mettre en valeur. Cela dit, les charmantes « Grisettes de Paris » auraient gagné à être soutenues par un chœur fourni afin de mieux passer la rampe. Il faut évidemment oublier les souvenirs des productions vues antérieurement et se réjouir de ce que l’on est parvenu à réaliser dans les conditions présentes. La mise en scène d’Axel Köhler est loin de simplement, dans le contexte actuel, « faire ce qu’on peut », comme dirait Danilo : elle fourmille de trouvailles. L’homme de théâtre considère l’œuvre de Lehár comme l’opérette politique par excellence et les allusions au Brexit, à la corruption ou à la crise (y compris celle en cours) abondent, habilement distillées par un comédien, l’épatant Horst Maria Merz, incarnant un Njegus vieilli qui, dix ans plus tard, se souvient du Pontevedrexit, du scandale de la nation sur la paille et de la menace de la fuite des fortunes, des parties de Bunga-Bunga façon Berlusconi et de bien d’autres épisodes qui font écho à notre époque. Tout cela est très enlevé, mais le public a du mal à sortir de sa torpeur et l’on n’entend que très peu de rires.

La réduction pour orchestre de salon et l’exécution très sage dirigée par Georg Fritzsch donne tout d’abord l’impression, un rien ouatée, de se trouver à bord d’un bateau de luxe (on se prend à penser au Titanic…) où l’on passerait d’un tube à l’autre (un interlude, rideau baissé, permet en l’occurrence d’entendre un pot-pourri comprenant le « Wolgalied » du Zarewitsch ou encore « Dein ist mein ganzes Herz »). Mais l’effectif modeste ne tarde pas à donner son meilleur et les sonorités prennent de la couleur et s’affirment pour équilibrer dignement les voix. Le « Lippen schweigen » du couple réuni peut ainsi s’épanouir harmonieusement. Peter Schöne, silhouette dégingandée juste ce qu’il faut et dandysme chic faussement détaché idoine, campe un Danilo tout en nuances et en délicatesse. Juanita Lascarro, en revanche, correspond moins à l’idée qu‘on peut se faire d’une femme libre et affirmée au charisme exceptionnel, même si elle est tout à fait ravissante. Elle ne dégage ni la fougue d’une Karita Mattila, ni le rayonnement d’une Lucia Popp. Cela dit, la voix est charnue, opulente, et il ne manque guère qu’un peu de peps pour qu’on puisse se laisser emporter totalement par le personnage. Peut-être se laisse-t-elle un peu voler la vedette par Luise von Garnier, épatante Valencienne, timbre fruité et frais, qui détonne en particulier dans un numéro de cabaret en Buffalo Bill tout en paillettes et pistolets roses, sans jamais se départir de son air d’« Anständiger Frau », de femme honnête et respectable. Son amoureux, Camille de Rosillon, est tout aussi survolté : Nutthaporn Thammathi nous offre quelques aigus percutants jouissifs et une scène du pavillon impayable. Les autres partenaires appuient très honnêtement une distribution somme toute solide pour un spectacle de belle tenue. Et quand le public, enthousiaste, applaudit le final, la magie opère : l’acoustique impeccable du lieu donne l’impression d’être dans une salle pleine.

 

 

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