Rap bling-bling

Djamileh - Rouen - Rouen

Par Jean-Marcel Humbert | lun 21 Mars 2016 | Imprimer

A l’époque où Bizet écrivait Djamileh, l’exotisme des thèmes et de la scénographie constituait un attrait largement répandu et goûté par le public. Aujourd’hui où les voyages se sont considérablement démocratisés, l’exotisme est plus constitué par les lieux de non droit où règnent les bagarres et la drogue, et où le spectateur lambda n’a guère l’occasion de s’aventurer. La transposition de l'ouvrage « chez un caïd de banlieue, peut-être une star du rap, ou un baron de la drogue et de la prostitution, avatars du parvenu exhibant avec beaucoup d'ostentation les attributs de sa réussite, dans une esthétique de culture suburbaine », comme l’explique le talentueux metteur en scène David Lescot, n’est donc pas une surprise. Mais là où tout aurait pu déraper, tout est fait ici avec tact et doigté. C’est gentil et drôle, très « politiquement correct », car même si la domination machiste, l’esclavage des femmes et la question du voile sont clairement évoqués, ils le sont sans trahir le propos originel.

Il en résulte un spectacle délicieusement drôle, parfaitement respectueux de l’œuvre, et où toutes les nuances psychologiques des personnages, même transposées, sont parfaitement rendues. Le tout est mené au piano de main de maître par Brigitte Clair, qui nous fait rappeler que la France possède certains des meilleurs chefs de chant au monde, avec qui nombre de chanteurs internationaux viennent travailler. Bien sûr, on pourra regretter l’absence d’une formation orchestrale, mais il est évident que le piano s’intègre mieux au propos du metteur en scène, élément de décor de l’intérieur nouveau riche de notre « caïd des banlieues ». De plus, la pianiste arrive à réaliser le prodige d’être parfaitement présente musicalement tout en se faisant oublier.

De nombreux moments de bravoure théâtrale trouvent leurs sources dans le slapstick américain, comme dans la scène des échanges de pizzas qui fait irrésistiblement penser à Laurel et Hardy. Le comique se retrouve aussi dans l’air « Nour-Eddin roi de Lahore », chanté en karaoké, ou encore dans l’horrible collier doré-clinquant que notre caïd offre à son esclave en cadeau d’adieu. Mais tout cela resterait bien anecdotique si un autre personnage essentiel n’occupait l’espace : la vidéo sur l’immense écran d’un home-cinéma. On a tout dit du rôle de la vidéo sur les scènes d’opéra, de ses risques et de ses dérapages susceptibles de détourner l’attention de l’essentiel, les acteurs sur scène et la musique. Mais ici, la réussite est totale, car la vidéo n’est pas une création surajoutée, elle fait partie de l’action, comme un acteur à part entière, et tous les personnages dialoguent avec elle. De plus, là encore, tout est fait avec beaucoup de finesse et d’esprit, du jeu vidéo « Haroun street » qui occupe les hommes pendant l’ouverture et à la fin de l’œuvre, à la fête constituée d’échanges à travers un Skype un peu chaotique, en passant par la présentation en bas de l’immeuble des postulantes au remplacement de Djamileh par l’intermédiaire de la caméra du visiophone. Le moment le plus étonnant reste le quintette entre les deux hommes sur scène et trois autres sur l’écran, accompagné par le piano enregistré en bande son.


© Marion Kerno

Enfin que serait ce spectacle sans ses interprètes, tous épatants ? Chacun habite vraiment son personnage, et que ce soit ou non sa culture d’origine, s’y investit totalement. Majdouline Zerari est une Djamileh à la fois appétissante et réfléchie, tissant avec art, de sa voix chaude et sensuelle, les fils de la séduction et de la reconquête. Carlos Natale campe un Haroun très monolithique, figé dans ses certitudes jusqu’à ce que l’évanouissement de Djamileh le fasse se révéler à lui-même. Sa voix sonore, encore qu’un peu verte, est bien adaptée à ce personnage trop sûr de lui. Benjamin Mayenobe, enfin, fait de Splendiano un rôle important, plus « copain » que serviteur, dont le hip-hop/rap précédant son air magnifiquement chanté restent un des grands moments de la soirée. A noter que les autres protagonistes jouant dans les vidéos sont tout aussi excellents.

Est-ce à dire pour autant que l’œuvre ainsi présentée va ouvrir l’opéra à des publics nouveaux, souhaitons le, pour autant que ces non-publics aient plaisir à se voir sur scène…  Mais, comme le souligne David Lescot, l’humour peut rester le lien le plus efficace : « J'ai toujours pensé que le traitement burlesque, le décalage satirique, n'étaient pas incompatible, bien au contraire, avec une approche des problématiques sociales ou politiques les plus actuelles. »

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.