Brillante fin de saison

Don Carlo - Marseille

Par Maurice Salles | dim 05 Juin 2022 | Imprimer

A cinq ans de distance, cette reprise à Marseille du Don Carlo  coproduit avec Bordeaux ne laisse pas d’intriguer : pourquoi le spectacle nous impressionne-t-il plus favorablement ? Le décor en évolution – signé Emmanuelle Favre – est toujours formé de panneaux et de parallélépipèdes rectangulaires qui descendent des cintres ou y retournent et servent de support aux vidéos conçues par Virgil Koering. Etions-nous si peu vigilant pour avoir raté en 2017 les références picturales à Zurbaràn, Le Greco ou Goya ? Ou bien ont-elles aussi été revues, comme la mise en scène de Charles Roubaud semble l’avoir été pour s’adapter aux nouveaux interprètes ? En tout cas ces images initiales de fragments de gisants brisés, idoines au climat de la situation – le tombeau de Charles Quint – sont un équivalent judicieux des « vanités » de la peinture classique car elles annoncent la couleur, ou plutôt s’accordent à celles de la musique. C’est ce raffinement qui nous apparaît plus nettement qu’alors. D’autres détails confirment le regard englobant porté sur l’œuvre, comme ces arbres en cage, peut-être symboles d’une volonté de contrôle absolu et alors symptômes d’un pouvoir malade à visée totalitaire.

Car c’est de cela qu’il s’agit dans cette œuvre, quelle que soit la version retenue. Quatre personnages  principaux dépendent étroitement de l’autorité d’un monarque par ailleurs tyran de son peuple et qui s’en vante. Il prétend contrôler jusqu’à leurs sentiments, et évidemment il échoue lamentablement. Ainsi frustré, il l’est encore parce que son pouvoir absolu ne l’est qu’autant que la Sainte Inquisition y consent, autrement dit il doit se soumettre aux décisions de ce tribunal religieux. Dès lors le malheur s’étend autour de lui. Son fils et successeur, sentimental et généreux, voudrait être effectivement le protecteur du peuple flamand qui réclame des réformes administratives. Il semble ignorer que ce mot est synonyme d’hérésie pour le Tribunal catholique. Révolté par la rebuffade du roi envers les députés qu’il a conduits auprès de lui, Carlo commet un crime de lèse-majesté. Son mentor, ami et conseiller, un homme pragmatique dont les idées naissent du réel – il a vu en Flandre les malheurs résultant de la tyrannie royale – se sacrifiera pour que le prince puisse réaliser son projet. En vain car nul n’échappe aux verdicts de l’Inquisition : les derniers mots du roi annoncent une double exécution, et ils sont proférés dans le décor initial, celui des tombes délabrées.

De cette histoire affreusement triste on devrait sortir déprimé. Et pourtant nos voisins avaient le sourire aux lèvres. Venus au spectacle parce qu’une de leurs proches leur avait offert ce cadeau, il était néophyte, elle un peu moins, et elle lui disait de façon lapidaire l’essentiel du livret qu’elle déchiffrait dans la pénombre. Il s’étonnait que le page soit interprété par une chanteuse ; n’avait-on pas pu trouver un homme ? Mais leur attention, ou plutôt leur concentration, était exemplaire. Ils avaient de la chance : Charles Roubaud, grâces lui soient rendues, n’est pas de ces metteurs en scène qui soumettent les œuvres à leurs fantasmes ou à des transpositions incongrues. Aussi ces ingénus ont-ils pu suivre sans difficulté le déroulement de l’action pour laquelle Verdi a composé sa musique. Ils ont pu ainsi découvrir une œuvre au contenu de laquelle ils pourront repenser, car certains thèmes, les rapports d’autorité, les rivalités intergénérationnelles, les unions d’intérêt, la jalousie, l’immobilisme et les réformes, etc…sont toujours actuels, sans devoir déchiffrer de surcroît les arcanes d’une adaptation inopportune.

Ils y repenseront peut-être d’autant plus volontiers qu’ils en ont eu du plaisir. Plaisir visuel et d’écoute mêlés puisque la musique commence avec le lever du rideau et qu’on découvre ces images qui illustrent le « sic transit gloria mundi » tandis que dans la fosse le festin a commencé. La partition, quelle que soit la version, est un déroulé de plaisirs sonores tels qu’on peine à comprendre les réticences exprimées par de grands musiciens. Cet enchaînement de mouvements mélodiques et d’harmonies expressives  que ponctuent les accents dramatiques Paolo Arrivabeni le conduit de main de maître, restituant fidèlement l’énergie qui avorte, la mélancolie douloureuse, l’exubérance fugace, la conviction du malheur, l’ardeur impuissante, l’indignation outrée, toutes ces couleurs des sentiments que celles des timbres associés, renforcées par les redites, tissent pour nous captiver. Les ensembles vocaux, duos, trios et quatuor, sont mis au point parfaitement et atteignent leur impact maximal. S’il arrive que les musiciens jouent parfois un rien trop fort, à notre avis, l’enchantement fonctionne néanmoins car les moments abondent où vibre la sensibilité et brille la virtuosité des cordes, des bois et des cuivres. La même satisfaction naît de la prestation des chœurs, à l’homogénéité sans défaut et dont les effets de lointain ou de polyphonie sont de vraies réussites. On regrettera à nouveau que le parti-pris d’uniformité pour les costumes des choristes ne permette pas de différencier nettement les groupes dans le tableau de l’autodafé.

Plaisir constant aussi quant aux rôles différenciés. Irréprochables les députés flamands, et remarquable Samy Camps dont la voix claire tire le héraut de l’anonymat. Si la Voix du Ciel  - Cécile Lo Bianco - ne nous a pas fait planer, celle de Caroline Géa a la portée et le brillant nécessaire pour le rôle du page espiègle. Une crainte de méforme lors de la première intervention de Jacques-Greg Belobo, au souffle limité et affecté d’un vibrato, mais son intervention finale aura la netteté requise et attendue. Rien de tel n’affecte Simon Lim dont le Grand Inquisiteur a la profondeur et la portée nécessaire à affirmer son autorité. Il poursuivra de sa vindicte le malheureux Posa, victime de ses convictions réformistes. Pour sa prise de rôle, Jérôme Boutillier coche toutes les cases, vocalement et théâtralement. Sa performance est de première grandeur, et on lui souhaite de garder l’adrénaline qui lui permettra de la maintenir à ces hauteurs. Le chant n’est jamais forcé ou difficile, et l’engagement scénique emporte la conviction. On adressera le mêmes éloges à  Nicolas Courjal, qui a déjà incarné Filippo II, même si sa composition ne nous convainc pas entièrement. Il semble concevoir le personnage comme prisonnier de sa fonction de représentation, avec comme postulats qu’un roi ne gesticule pas et reste impassible. C’est cohérent et défendable et effectivement dans son monologue désespéré, qu’il chante sans témoins, son visage et son corps expriment son tourment. Mais souvent l’immobilité de son bras gauche, même si elle est liée à la raideur du personnage, nous a semblé excessive. La voix même se veut rogue ; est-ce bien nécessaire ? Si l’intention artistique est perceptible elle prive le personnage de séduction. Mais après tout Filippo II est détestable…

Aucune réserve en revanche pour les deux rivales, la flamboyante Eboli et la nostalgique Elisabetta. La première est échue à Varduhi Abrahamyan dont on peut dire – en espérant que quelqu’un lui expliquera que l’expression n’est pas péjorative – qu’elle est une bête de scène. Elle s’empare des moindres possibilités de faire exister le personnage scéniquement, par exemple dans l’échange entre Posa et Elisabetta, où ses mimiques et ses mouvements révèlent la curiosité malveillante d'Eboli. Ses airs solistes sont de purs moments de théâtre, car elle se sert du moindre mot pour des jeux de physionomie. Ce talent de comédienne s’ajoute aux dons vocaux bien connus, qui lui permettent de ciseler ses airs à la manière d’une Martine Dupuy, et comme elle ne cède pas à la tentation de faire du son ou de noircir, son Eboli s’inscrit au plus haut. Face à une Eboli pareille il fallait une grande Elisabetta. Maurice Xiberras l’a trouvée, ou plutôt il l’a devinée puisque Chiara Isotton effectue sa prise de rôle. Que dire sinon qu’elle n’a cessé de nous ébahir ? Une voix longue, pleine, homogène, capable d’éclats ou de pianissimi, des aigus rayonnants, un medium charnu, des graves sonores, et surtout une admirable façon de se servir de cet instrument. La technique est là, mais aussi la sensibilité, qui fait par exemple de l’adieu de la reine à sa suivante un moment où le temps s’arrête. Et cette même sensibilité permet à l’artiste d’incarner le personnage en donnant l’impression d’une sincérité qui émeut : mélancolique, troublée, réticente, indignée, décidée, cette Elisabetta garde jusqu’au bout la noblesse des cœurs purs. Admirable.

Qui est Don Carlo ? Un jeune homme au caractère entier mais encore  immature, incapable de se maîtriser. Il est sympathique parce qu’il est la victime des calculs et peut-être de la convoitise luxurieuse d’un père tyrannique, qui sans tenir compte de ses sentiments lui a brisé le cœur. Pour échapper à son mal être il voudrait agir, fuir la cour où la proximité de la reine le met au supplice, et simultanément il cherche à la rencontrer en tête à tête pour lui parler d’amour. Il est plein de lui-même. Ce désordre, Marcelo Puente l’exprime théâtralement avec conviction, et comme il a encore une juvénilité physique évidente il compose un personnage très crédible. Il a dans la voix assez de ressources pour y faire passer les ardeurs et les émois du prince, et si çà et là on pourrait souhaiter quelque nuance supplémentaire, globalement il mérite les honneurs et le public les lui rend dans l’accueil vibrant qu’il lui réserve aux saluts. Eboli et Elisabetta ont remporté aussi un triomphe, et Jérôme Boutillier un très beau et très mérité succès. Sourires donc pour les spectateurs heureux, et pour une direction qui voit la saison se terminer en beauté.

 

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