Un prédateur à l'hôtel (streaming)

Don Giovanni - Athènes

Par Yvan Beuvard | mar 16 Février 2021 | Imprimer

En octobre dernier, l’Opéra National de Grèce affirmait sa vocation internationale à la faveur d’un Wozzeck remarqué, inscrit dans la programmation marquant le bicentenaire de la guerre d'indépendance. Don Giovanni devait être donné en décembre à Athènes, puis à Göteborg, et enfin à Copenhague, en 2022 (coproducteurs). La pandémie a interdit les représentations dans la capitale hellène, ce qui nous vaut maintenant une diffusion, sous-titrée en grec, anglais et français, (sur nationalopera.gr/GNOTV) du 14 février à la fin juillet.

Rare en France (au Châtelet en 2013, Street Scene) le metteur en scène danois John Fulljames fait preuve d’une connaissance approfondie de l’ouvrage, depuis ses choix dramaturgiques jusqu’au moindre détail (les masques de playmate bunny, le bijou en sautoir du Commandeur…). La symétrie de l’introduction lente de l’ouverture et du retour du Commandeur (la vaste et luxueuse chambre de Don Giovanni, où règne la débauche) est bienvenue. La direction d’acteurs n’appelle aucune réserve. Les chorégraphies s’accordent bien aux différentes séquences.

Le choix a été de transposer l’action dans grand hôtel contemporain, lieu de toutes les rencontres, de toutes les promiscuités, avec ses espaces publics (entrée, réception, bar) comme privés (chambres, chambre froide) et de communication (ascenseur, couloirs). C’est là que règne Don Giovanni, riche client qui en impose. L’essentiel se déroule au premier niveau, les deux étages autorisant l’élargissement du décor, et servant à des projections ponctuelles. Etonannte ressemblance, fortuite, avec les décors du Palazzo incantato de Rossi (Dijon, décembre dernier, Fabrice Murgia). On se souvient du travail de Rolf Glitenberg à Salzbourg (2014), qui situait également l’action de Don Giovanni dans un grand hôtel, Art déco. La transposition conduit à substituer une chambre froide, avec ses carcasses de bœuf, au cimetière. On sourit. Ce n’est pas à un banquet qu’est convié le Commandeur, mais à une orgie : on ne fait pas bonne chère, ce sont les plaisirs de la chair que recherche Don Giovanni. Les costumes – qui renvoient chacun à sa condition – comme les éclairages sont particulièrement réussis, cohérents mais parfois surprenants. Au premier acte, de la chaleur impersonnelle du bar et de la réception, on vire à un bleu cru. L’obscurité du début du second se teinte de jaune au sextuor, pour nous faire frissonner dans la chambre frigorifique. Les éclairages latéraux, les contre-jours témoignent de la recherche. Pourquoi avoir évité le rouge, réservé aux grands crûs, aux carcasses de bœuf et à la brève séquence de la disparition de Don Giovanni ? On apprécie le beau pied-de-nez de l’artificielle lieto fine, où chacun retrouve son moule conventionnel.


Don Giovanni (GNO - Athènes) © Andreas Simopoulos

Ce Don Giovanni, « dissoluto punito », n’est pas un réprouvé en quête de rédemption. Pas de métaphysique ni d’intention ajoutée. Il fait assaut des cœurs et des corps avec le charme, l’élégance aristocratique et la mâle assurance qu’on connaît. De bout en bout, Tassis Christoyannis habite son personnage. Son charme, sa séduction relèvent de l’évidence. La voix et la présence physique sont souveraines. Une formidable technique, une maîtrise du souffle, de la coloration, de la diction forcent l’admiration. Voilà un Don Giovanni d’exception qui, à lui seul, justifierait la production. Les Français ont la chance de l’écouter régulièrement, et trouvent en lui un ardent défenseur de notre répertoire. Christophe Rizoud l'avait interviewé pour Forumopéra : « Cinq questions à Tassis Christoyannis ». De son côté, Petros Magoulas campe un impressionnant Commandeur : voix puissante, hiératique qui ne vient pas d’outre-tombe sans jamais être prosaïque (familier du rôle, qu’il a joué à Londres au ROH). En dehors de ces deux chanteurs, aucun ne semble s’être produit en dehors du pays. Cette distribution témoigne de la vitalité du chant grec. Le travail d’ensemble prime sur les numéros individuels : l’esprit de troupe prévaut, au meilleur sens, et nous gratifie d’ensembles souvent exemplaires. « Non ti fidar » (le quatuor), le sextuor sont aboutis.


Don Giovanni (GNO - Athènes) © Andreas Simopoulos

Leporello, cuistre, complice aussi servile que pleutre est campé par Tasos Apostolou. Si la précision est parfois prise en défaut, les moyens sont là, la voix est sonore, agile dans les débits attendus. Nikos Kostenidis, athlétique gaillard, n’est pas un benêt courant. Jamais son Masetto n’est dupe, même s’il est impressionné par cette incursion dans un monde qui lui est étranger. Son chant et son jeu, remarquables, permettent d’augurer un futur Don Giovanni. Sa Zerline, mutine, voluptueuse, délurée, est campée honnêtement, avec justesse, par Chrissa Maliamani

Ottavio, joue son personnage de Pierrot triste, couard. Yannis Chritopoulos, crâne dégarni, dépourvu de séduction, physique comme vocale (l’effort est manifeste durant « Il mio tesoro »), n’est pas un ténor gracieux, et justifie l’inconstance de Donna Anna. Cette dernière, qui feint d’avoir été violentée pour cacher sa faiblesse, est confiée à Vassiliki Karagianni, colorature sans affectation, qui se joue des vocalises du « Non mi dir ». L’ambiguïté du son personnage est bien traduite, et l’émotion présente. La plénitude vocale d’Anna Stylianaki nous vaut une Elivra fidèle et humiliée, seule rebelle, sans hystérie, toujours aimante, noble.

La pâte orchestrale demeure romantique, mais allégée. Dès l’ouverture, tendue, contrastée, avec de beaux modelés, plaintifs comme incisifs, Daniel Smith impose sa marque. Les tempi sont toujours justes, soutenant l’urgence dramatique (sauf celui de l’adagio qui marque l’intervention de la statue « Di rider finirai… »), les progressions sont conduites efficacement. Cependant, la retransmission souffre d’une prise de son qui ne rend qu’imparfaitement compte des qualités, comme si un égaliseur avait épaissi le trait des textures légères, transparentes. L’accompagnato des récitatifs est remarquable à la différence des récitatifs secco, qui frisent l’horreur, dépourvus d’invention et réalisés avec un clavecin ferraillant.

Une production achevée, cohérente, équilibrée, qui se signale avant tout par l’incarnation de Don Giovanni, une troupe homogène et une mise en scène d’une rare intelligence, attestant une connaissance approfondie de l’ouvrage, de sa construction, de ses ressorts, où rien n’est laissé au hasard.

 

 

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