Und es ward Licht !

Donnerstag aus Licht - Paris (Favart)

Par Alexandre Jamar | jeu 15 Novembre 2018 | Imprimer

Etant donnée l’absence presque systématique des grands classiques de la modernité à la Grande Boutique, on ne peut que féliciter le Balcon et l’Opéra Comique d’avoir eu l’audace de présenter une œuvre aussi déroutante que le Donnerstag aus Licht de Stockhausen. Interprété pour la première fois sans le concours direct de la famille du compositeur (mort en 2007), il s’agit donc d’un véritable renouveau pour une œuvre créée il y a bientôt quarante ans.

Dans cette partition, le compositeur, plus mégalomane que jamais, ne se refuse rien. Ni un acte entier purement instrumental, ni un quintuple chœur et orchestre pour le « Festival » du troisième acte, ni un code gestuel ultra-précis accompagnant chaque action scénique et musicale, ni enfin les contorsions les plus improbables confiées aux instrumentistes et aux chanteurs… De cette surcharge de requêtes plus utopiques les unes que les autres naît un spectacle inclassable, qui interroge autant qu’il séduit. En effet, si la plupart des scènes ne laissent pas de doute sur le génie scénique du compositeur, la demi-heure d’élucubration théologique à la fin du troisième acte paraît affreusement longue, même pour le public le plus averti. C’est finalement l’aspect auto-biographique qui demeure le plus touchant, faisant du premier acte de l’œuvre une réussite sans appel. Dans tout l’opéra, le sublime côtoie l’insoutenable, et l’on pense volontiers à la phrase de Hans von Bülow au sujet de Bruckner, artiste « mi-génie, mi-idiot ».


© Stéfan Brion

Pour servir ce projet monumental, il faut une distribution faite d’artistes infaillibles en tous points. Or, la réussite de cette soirée est principalement due au fait que l’Opéra Comique et le Balcon ont réuni toutes les conditions nécessaires à un triomphe.

C’est tout d’abord la formidable prestations des solistes instrumentaux qu’il faut saluer, ceux-ci ayant une importance parfois supérieure à leurs avatars chanteurs. Le couple Eva et Michael formé par Iris Zeroud au cor de basset et Henri Deléger à la trompette impressionne par le simple fait d’avoir retenu l’énorme quantité de musique par cœur. A cette prouesse de mémorisation s’ajoute une virtuosité digitale doublée d’une prestance scénique touchante. Les mêmes éloges vont au piano vertigineux d’Alphonse Cemin lors de la séance d’examen de Michael, au couple de clarinettes-clowns formé par Alice Caubit et Ghislain Roffat, au tuba contorsionniste de Maxime Morel, et bien sûr au tromboniste danseur de claquettes (sic) de Mathieu Adam.
De même, les doubles dansés de chaque personnage soulignent autant que les chanteurs l’importance de certains passages du texte. Mais au-delà du code gestuel façon langage sourd-muet, c’est une véritable présence scénique qui est encore à saluer, et avant tout celle d’Emmanuelle Grach en Michael danseur.

Côté voix, il va de soi que Stockhausen n’aborde pas le chant lyrique comme n’importe quel autre compositeur. Plus qu’un instrument de virtuosité, la voix sert avant tout à porter le texte, et à compléter une macroforme instrumentale, lointain souvenir des éternelles mélodies de Saint-François d’Assise, créé seulement deux ans après. C’est ce qui est avant tout visible dans le troisième acte, où ce sont de longues notes tenues, souvent dans un registre très aigu, qui mettent à l’épreuve les chanteurs. A ce titre, Elise Chauvin tire son épingle du jeu, avec un aigu puissant et radieux, qui gagnerait cependant en assurance et en stabilité dans un autre répertoire. Un constat similaire peut être tiré pour Damien Bigourdan (Michael au premier acte) : ce n’est pas toujours beau, mais ce n’est pas non plus le propos de cette musique. Au-delà de la solidité certaine de la voix, on déplorera un timbre un peu acide dans le forte. On lui préfèrera son homologue du troisième acte, incarné par Safir Behloul, fort d’un registre medium plus rond et plus chaleureux.

Ce sont cependant les propositions de l’Eva (soprano) de Léa Trommenschlager et du Luzifer (basse) de Damien Pass qui constitueront les temps forts de cette soirée. On connaissait la première avant tout dans la musique baroque, on la découvre ici formidable interprète et tragédienne, au timbre chaleureux, sachant pourtant se faire agressif si la partition le requiert. En diable et père, Damien Pass peut compter sur une voix puissante, transmettant à merveille toute la hargne des deux personnages. Sa diction allemande impeccable lui assure une formidable joute orale contre Michael, alors que celui-ci restait justement un peu en retrait. 

La direction de Maxime Pascal est toujours aussi exaltée qu’à l’habitude, et il faut certainement une bonne dose de charisme pour tenir la concentration d’autant d’instrumentistes pendant aussi longtemps. Par ailleurs, saluons l’excellente initiative d’avoir intégré les étudiants du CRR de Paris au spectacle. Autant l’orchestre à cordes que le jeune chœur de paris ne déméritent à aucun moment des formations professionnelles qu’ils côtoient. 

Mettre en scène Stockhausen, c’est accepter de se frayer un chemin à travers un spectacle déjà pensé jusque dans ses moindres gestes, tout en proposant une lecture personnalisée. La grande qualité de cette mise en scène sera certainement son côté volontiers séduisant, à l’opposé des propositions trash que l’on a pu voir au cours des dernières années. Benjamin Lazar a bien compris que c’est avant tout la recherche du beau qui préoccupe le compositeur, ce qui se traduit par un dispositif scénique aussi sobre qu’efficace. De même, l’équipe artistique parvient à retransmettre tout à fait fidèlement la pensée du compositeur, sans pour autant brider son imagination, comme en témoignent le magnifique costume d’Eve (cor de basset) d’Adeline Caron ou les ingénieuses séquences vidéo de Yann Chapotel. De même, le dispositif lumineux imaginé par Christophe Naillet impressionne particulièrement au troisième acte, transformant l’Opéra Comique en un véritable temple de la lumière.

En incluant les brefs prologues instrumentaux, mais surtout le monumental « Abschied » sur le parvis de l’Opéra, le Balcon ouvre et clôt ce gesamtkunstwerk par excellence sur de longs appels de trompettes, que l’on espère être les prémices des six autres volets du cycle.

 

 

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