1992, l’odyssée d’Amfortas

Parsifal

Par Fabrice Malkani | mer 25 Juillet 2012 | Imprimer
 
Vingt ans après la représentation historique de Parsifal au Deutsche Staatsoper de Berlin, faisant suite à la réunification allemande, le label EuroArts (série Metropolitan Munich) a la bonne idée de proposer un boîtier de trois DVD qui permettent d’apprécier pleinement la direction majestueuse et extatique de Daniel Barenboïm (visible en gros plan pendant le prélude), la mise en scène séduisante d’Harry Kupfer, et plusieurs grandes voix – qui sont autres que celle du rôle-titre.
Subjugué par les moirures sonores de la Staatskapelle Berlin, nous découvrons au lever du rideau un décor de science-fiction, que l’on pourrait prendre d’abord pour un coffre-fort géant ; c’est en réalité un vaisseau spatial muni d’un sas d’entrée circulaire, comme on le comprend mieux en voyant entrer Amfortas sur un aéronef qui s’élève dans les airs lorsqu’on dévoile le Graal. Sont ainsi suggérées d’emblée, autour de ce Graal source d’énergie, les notions d’enfermement et de déplacement, d’immobilisation et d’aspiration à l’élévation. Le sas devient à l’acte II miroir magique où apparaissent les formes et figures évoquées par Klingsor, puis une fenêtre d’où l’on voit Parsifal arriver. À l’aéronef d’Amfortas répond un vaisseau identique mais orienté à l’opposé pour Klingsor, tandis que l’inversion des décors signifie la traversée du miroir, le passage de l’autre côté de la montagne. Les costumes sont superbes, archaïsants et futuristes à la fois, manière Guerre des Étoiles. L’ensemble baigne dans une lumière bleutée, avec de beaux effets d’éclaircie à l’acte III, pendant l’Enchantement du Vendredi saint, et des tons gris et argent tout en dégradés subtils. Seuls paraissent datés les choix scénographiques de l’acte II, où le jardin enchanté est figuré par une sorte de tapis rouge virtuel grillagé recouvert d’écrans de télévision où apparaissent visages de filles-fleurs, puis fleurs, lèvres, yeux, seins, corps nus. Au début des années 90, l’utilisation d’écrans en couleurs sur scène était encore relativement nouvelle.
La basse anglaise John Tomlinson est un Gurnemanz juvénile mais à la voix profonde, débordant d’énergie, disposant d’un timbre exceptionnellement chaleureux, avec un medium solide et une résonance expressive dans les graves. Moins à l’aise dans l’aigu, il est cependant au premier plan de cette distribution avec Waltraud Meier, toujours aussi remarquable dans le rôle de Kundry (depuis 1982 !) et Falk Struckmann, lui aussi physiquement très jeune pour ce rôle, vibrant de passion, faisant preuve de puissance et d’endurance, avec une voix à l’époque capable d’exprimer de façon convaincante le déchirement d’un roi pécheur qui lutte entre le désir de vivre et l’aspiration au repos éternel. Poul Elming, d’abord baryton, et qui fit ses débuts comme ténor à 40 ans en 1989 dans le rôle de Parsifal au Royal Danish Theatre, déçoit ici dans le rôle-titre. D’abord scéniquement, manquant de présence, malgré sa stature imposante, face aux acteurs que sont John Tomlinson et Falk Struckmann, et vocalement, sans rayonnement, restant dans les passages plus réussis, à l’acte II (« Amfortas ! Die Wunde »), trop maîtrisé, trop sage, sans passion. Certes, le médium est assuré, les aigus sont justes mais ils manquent de lyrisme, et la prestation pâtit de la comparaison, toutes différences de tessiture mises à part, avec Amfortas, Gurnemanz et Klingsor incarné de manière très convaincante par Günter von Kannen. Trop civilisé, ce Parsifal ne fait pas le poids non plus face à Waltraud Meier en Kundry et s’affirme peu lors de son dernier air « Nur eine Waffe taugt » (« Une arme seule est appropriée »).
C’est avant tout l’histoire tourmentée d’Amfortas qui nous est racontée ici. N’hésitant pas à se laisser tomber de sa fusée planant dans les hauteurs sous l’effet du Graal, juste avant les mots « Wehvolles Erbe » (« Douloureux héritage »), il donne à son air une dimension poignante tout en ne perdant rien de sa superbe, au cœur même de sa déchéance, qui prend des accents grandioses. Face au cercueil métallique scellé de Titurel (qui ne sera pas ouvert), le cri d’Amfortas accompagne une nouvelle chute depuis sa fusée, qui substitue à l’horreur de la mort la douleur d’une vie blessée. Les lignes brisées qui parcourent le décor, évoquant des traces d’humidité ou de rouille sur les murs, deviennent des électro-encéphalogrammes lumineux. Lorsqu’à la fin le rideau se ferme sur Amfortas s’écroulant parmi les chevaliers aux robes écrues, laissant au premier plan Kundry – qui ne meurt pas –, avec Parsifal et Gurnemanz, on comprend que cette odyssée était celle d’Amfortas, dont le vieillissement prématuré et la mort annoncent une renaissance encore à venir.
Signalons aussi la qualité particulière des chœurs du Deutsche Staatsoper, le soin particulier apporté à l’ensemble de la distribution (les écuyers, les filles-fleurs), à la prise de son et au montage.
 
Un Parsifal à recommander, en dépit des réserves inspirées par l’interprétation du rôle-titre, et dont la lecture permet d’éclairer les rapprochements souvent proposés entre les personnages de Wotan et d’Amfortas.
 

 

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