Anti-folklorique

Luisa Miller

Par Laurent Bury | ven 15 Mars 2013 | Imprimer
 
Cette captation de Luisa Miller a dormi pendant cinq ans avant d’être commercialisée, mais cela valait la peine d’attendre, car il s’agit peut-être de l’une des meilleures versions disponibles en DVD, surtout pour ceux qui sont allergiques au folklore tyrolien et aux costumes ridicules dont sont affublés Renata Scotto et Placido Domingo (teint en roux) dans la production du Met de 1979. Le DVD sorti chez Naxos en 2008 proposait un spectacle moderne, d’une magnifique sobriété, capté à La Fenice, mais souffrait d’une distribution assez inadéquate, avec un Giuseppe Sabbatini beaucoup trop tendu et une Darina Takova belcantiste dépassée par les exigences expressives du rôle de Luisa. A Parme en 2007, Denis Krief, dont avait jadis pu voir un Benvenuto Cellini à l’Opéra Bastille mais qui travaille désormais surtout en Italie, avait conçu une production simple et efficace. Le décor, sans être forcément l’élément le plus séduisant, permet de passer sans heurts d’un lieu à l’autre et caractérise parfaitement les principaux lieux de l’action : parois de bois brut pour la maison des Miller, surfaces blanches transpercées de diagonales anguleuses exprimant la sophistication et la perfidie des Walter, vidéos d’arbres frémissants pour les scènes se déroulant en extérieur. Les costumes situent l’intrigue « vers 1900 », avec une fourchette 1870-1930 pour les choristes, en noir pour le peuple, en blanc pour les aristocrates. L’ensemble est élégant et lisible, la dimension sociale de l’intrigue étant clairement présentée.
Avec Marcelo Alvarez, le théâtre de Parme avait engagé un des plus grands ténors du moment, celui qui devait sauver du désastre la production parisienne de Luisa Miller lors de sa reprise en 2011. En 2007, Alvarez n’avait pas encore abordé certains rôles véristes qui font désormais partie de son répertoire, et son timbre ensoleillé faisait merveille dans cette musique. On appréciera notamment la délicatesse du phrasé et des piani dans « Quando le sere al placido ». L’acteur n’est pas mauvais, mais le physique s’est alourdi depuis ses débuts, comme le soulignent à l’envi les gros plans dont cette captation est émaillée. Ces mêmes gros plans s’avèrent en revanche fascinants dans le cas de Leo Nucci qui, depuis plusieurs années, se concentre exclusivement sur les héros verdiens (dans l’intégrale C Major, il est aussi Nabucco, Foscari, Macbeth, Rigoletto, Montfort et Boccanegra !), et c’est un témoignage irremplaçable sur l’art de l’un des rares barytons à maîtriser aujourd’hui cette vocalité. Grâce à ces captations réalisées entre octobre 2006 (Macbeth) et octobre 2010 (Les Vêpres siciliennes), la postérité sera à même de juger de son talent et de l’enthousiasme que suscitait l’expressivité de ses prestations : ce que donnent à voir les gros plans, c’est l’échange de regards complices entre Nucci et le chef, comme s’ils hésitaient à bisser l’air de Miller au premier acte, longuement applaudi par un public déjà surexcité dès le début de la représentation. Fiorenza Cedolins ne suscite pas de la part des spectateurs parmesans les mêmes débordements : malgré un extrême aigu parfois attaqué très en dessous, sa prestation est pourtant convaincante et témoigne d’une belle énergie, avec un personnage volontaire qui n’a rien d’une oie blanche. Sa consœur Francesca Franci est une superbe Federica, qui n’a pas à poitriner pour se faire entendre dans cette tessiture bien grave, et la tenue d’amazone écarlate lui sied fort bien. C’est de l’est que viennent les deux basses : le Polonais Rafał Siwek est un Wurm odieux à souhait, sans que cela affecte la propreté de son chant, et le Croate Giorgio Surian, familier des scènes italiennes, compose un Walter cramponné à ses privilèges, le visage fermé par un rictus haineux. L’orchestre et les chœurs du Teatro Regio sont parfaitement en place, conduits d’une main experte par Donato Renzetti (qui dirige également Un Giorno di regno et I due Foscari pour cette intégrale « Tutto Verdi »). Une très belle Luisa Miller, donc, mais pas pour les amateurs de costumes folkloriques.
 
 
 

 

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