L'opérette des opérettes

Ciboulette

Par Jean-Marcel Humbert | mar 18 Novembre 2014 | Imprimer

Comment faire survivre l’opérette, délicieuse spécificité française tombée en désuétude faute d’ingrédients et d’assaisonnement ? Le metteur en scène de cette Ciboulette qui a fait courir les foules1, Michel Fau, ne s’y est pas trompé : ni actualisation (car comme il le souligne, « vouloir moderniser les œuvres est devenu un véritable académisme »), ni reconstitution, c’est la poétisation qu’il a préférée pour cette œuvre unique, hommage à tous les genres lyriques des temps passés. Par sa mise en perspective et de multiples décalages et effets de miroir, il a réussi à créer un spectacle qui parle à tous les publics.

Mais comme toujours, la captation vidéo est une arme redoutable, qui ne nous donne ici que la trace historique d’un spectacle intéressant (voir le compte rendu d’Antoine Brunetto), là où il aurait fallu une véritable retranscription visuelle aussi sophistiquée et décalée que la mise en scène. La faute en est à tout ce qui faisait la qualité du spectacle : décors monochromes donnant la part belle à de vieilles photographies, costumes peu colorés, relatif statisme des masses chorales, là où des modifications d’éclairages auraient pu donner un peu de peps à des images souvent bien ternes. Les gros plans généreux et variés corrigent autant que faire se peut cette impression de nostalgie et de tristesse déjà relevée par Fabrice Malkani dans son compte rendu de la reprise de Saint-Etienne.

Pour une fois, le bonus d’une demi-heure, fait d’interviews entrecroisés des principaux responsables et acteurs de la production réalisés par François Roussillon, est un délice que nous ne saurions trop conseiller de déguster avant de regarder la représentation. Tous les partis pris, les interrogations, les décisions prises y sont expliqués et justifiés, en même temps qu’un hommage bien venu est rendu à Bernadette Lafont qui nous a brusquement quittés peu après cette captation.

Tout a été dit sur la qualité du plateau. Parfait Duparquet de Jean-François Lapointe, naturel dans les textes parlés et chantés, et rendant plausible ce personnage venu un peu d‘une autre planète, sorte de fée-parrain d’une improbable Cendrillon. Sympathique Antonin de Julien Behr, qui joue à merveille les ahuris et chante tout aussi bien ce personnage lui aussi un peu lunaire. Amusant Roger de Lansquenet de Ronan Debois. Et c’est également un plaisir de retrouver Bernadette Lafont en mère Pingret, et Jean-Claude Sarragosse et Guillemette Laurens en drôlatique couple Grenu. Et bien sûr la superlative Comtesse de Castiglione de Michel Fau, sortie tout droit de son énôôôrme « Cabaret emphatique », offrant l’interprétation la plus déjantée qui soit de la mélodie de Hahn « Mon rêve était d’avoir un amant ».

Reste la Ciboulette de Julie Fuchs, qui doit se mesurer au meilleur d’une tradition qui a laissé des traces audibles : la Ciboulette de la créatrice Edmée Favart que l’on retrouve en 1927 avec André Baugé et au disque  (voir le compte rendu par Christophe Rizoud du CD qui lui a été récemment consacré, dans lequel il soulignait : « Voilà donc la voix originelle de Ciboulette, une voix qui surprend par son relief. (…) C’est bien la fraîcheur espiègle de la jeune marchande d’Aubervilliers, sur laquelle la prononciation châtiée du français appose un label de qualité (…) combinant à la parisienne gouaille et élégance. »)
La Ciboulette d’Andrée Grandjean (1955), formée à tous les genres (rappelons qu’outre le music-hall, cette délicieuse artiste chantait également très bien les intermèdes du Bourgeois Gentilhomme aux côtés de Louis Seigner dans le film de Jean Meyer). Le disque Ducretet-Thomson est difficile à trouver aujourd’hui, de même que son report sur CD par EMI, mais la scène du début avec l’inénarrable mère Pingret de Pauline Carton peut être écoutée sur France Musique2. Enfin, dernière grande référence, la Ciboulette de Géori Boué (1958 : voir le compte rendu de l’enregistrement par Laurent Bury).

Bien sûr, Julie Fuchs ne démérite pas face à ses illustres devancières ; et elle correspond parfaitement à la Ciboulette rêvée par Michel Fau, qui aime avec raison son côté pulpeux, charnel et sensuel, et sa vitalité. Est-elle pour autant la Ciboulette idéale ? Elle a l’art de la scène, passe aisément du rire à l’émotion, de la grosse farce à la mélodie (« C’est pas Paris, c’est sa banlieue »), mais reste un peu trop lyrique : il lui manque surtout la légèreté sautillante et insouciante du personnage.

Dans l’ensemble, la diction des rôles principaux est plutôt bonne, tandis que celle des chœurs est totalement incompréhensible. La direction peu souple de Laurence Equilbey peine à rendre l’exceptionnel raffinement musical de l’œuvre. On passe néanmoins un bon moment de nostalgie à regarder ce DVD, qui étant la seule intégrale visuelle (en dehors bien sûr du film de Claude Autant-Lara de 1933), va rester certainement pour longtemps incontournable.

1 Le spectacle sera repris à l’Opéra Comique à partir du 27 avril 2015.
2 France Musique, Les Traverses du Temps, émission de Marcel Quillévéré : Agnès Terrier dramaturge à l'Opéra Comique, à propos de Ciboulette. Chœur et orchestre du théâtre des Champs Élysées sous la direction de Paul Bonneau, avec Pauline Carton dans le rôle de Madame Pingret et Jean-Christophe Benoit dans le rôle de Roger de Lansquenet.
 
 

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