Dans la solitude des champs de pétrole

Samson et Dalila

Par Fabrice Malkani | sam 01 Décembre 2012 | Imprimer
 
Entreprise passionnée du ténor José Cura, incarnant le rôle titre et assurant la mise en scène, cet enregistrement de la représentation de Samson et Dalila donnée à l’opéra de Karlsruhe (Badisches Staatstheater) en 2010 est d’une puissance dramatique particulièrement efficace, se situant quelque part entre expressionnisme et réalisme. Montage et cadrage soulignent à la fois la solitude des êtres et la captivité d’un peuple, liant destin individuel et révolte collective dans une manière de clair-obscur, en une succession de tableaux qui peu à peu se désintègrent et sont finalement balayés par le souffle de l’histoire. D’emblée, le feu couve sous la braise.
Aussi la voix solaire de José Cura, au timbre clair et chaleureux à la fois, convainc-t-elle de bout en bout malgré un accent prononcé qui déforme certaines voyelles (les e trop ouverts ressemblent à des o), et une articulation parfois sacrifiée au profit de l’expressivité (syllabes bousculées, finales un peu « lâchées »).
La voix bien équilibrée et la présence scénique de Lukas Schmid, même si sa prononciation comporte aussi quelques faiblesses (« sa pouissance ») et quelques liaisons approximatives (« et vous l’osez prier z-encore »), en font un Abimélech crédible dans cette mise en scène très noire, soulignant la violence et la brutalité des hommes.
La mezzo-soprane Julia Gertseva est une splendide Dalila, qui dès le premier air (« Je viens célébrer la victoire ») révèle un tempérament et un timbre sensuel, tandis que se déploie toute une palette de nuances mettant en valeur de très beaux aigus (par exemple dans l’air « Samson, recherchant ma présence »), une remarquable puissance vocale et un registre grave superbement étoffé, associé à une diction impeccable. Julia Gertseva enchaîne avec une aisance confondante son duo avec le Grand Prêtre, illustrant sans détour la dimension lascive du « unissons-nous tous deux », et la célèbre scène de séduction érotique avec Samson, remarquablement servie par la plastique de la cantatrice, dont le magnétisme physique est à la hauteur de celui de sa voix.
Le baryton Stefan Stoll en Grand Prêtre, effrayant à souhait, est doté lui aussi d’une forte présence scénique et d’une voix robuste et bien calibrée. Les personnages secondaires se montrent à la hauteur des exigences de cette représentation ambitieuse (soulignons la belle prestation de Ulrich Schneider dans la voix du vieil Hébreu), ainsi que les chœurs, excellemment dirigés par Ulrich Wagner.
L’orchestre de la Badische Staatskapelle, sous la direction de Jochem Hochstenbach, est d’une parfaite homogénéité et d’une grande richesse de coloris. On regrette toutefois qu’une forme de paroxysme semble être atteinte dès le premier acte, donnant le sentiment que tout est uniment sonore et que Samson est au bord de l’implosion, avec une voix qui semble poussée à ses limites. Faut-il en voir la raison dans les conditions techniques de la captation live à l’opéra de Karlsruhe ou dans une volonté d’affirmation expressionniste du cri ?
Visuellement, le spectacle, dont la mise en scène, rappelons-le, est due à José Cura lui-même, assume son parti pris démonstratif : entre les tours et les pompes à balancier d’un champ de pétrole, c’est l’obscurité d’une nuit symbolique éclairée par les braseros et la torche quasi prométhéenne qu’allume Samson ; c’est l’image d’un peuple captif emporté par l’élan proprement révolutionnaire de Samson/José Cura ; c’est la présentation sanglante et réaliste des coups, des tortures, des meurtres, l’apparition fantastique de l’ombre gigantesque du Grand Prêtre derrière le voilage protégeant Dalila et les prêtresses, ou encore la paire de ciseaux que Dalila tient dans sa main et que Samson, comme déjà aveugle, ne voit pas lorsqu’elle chante « Un dieu plus puissant que le tien ». Autant d’oppositions manichéennes déjà présentes dans le livret et exprimées aussi par la musique, que la mise en scène redouble. Tout cela reste fidèle à l’esprit de l’œuvre, de même que l’apaisement de la scène 5 de l’acte I dans sa dimension religieuse voulue par Saint-Saëns : « Hymne de joie, / Hymne de délivrance » venu des coulisses, au début pianissimo et repris lors du générique de fin du DVD.
On comprend dès lors que si toute l’action se déroule sur le même champ de pétrole désolé, c’est qu’elle renvoie ici à la cupidité humaine et à la grande solitude des individus qu’opposent le commerce et le conflit. On ne verra donc pas de danse comme le prévoit le livret au moment de l’arrivée des prêtresses de Dagon, pas de guirlandes pour les jeunes filles, agenouillées, qui soignent et lavent les blessés – soulignant la dimension tragique de l’air « Printemps qui commence », chanté par une Dalila en robe noire contrastant avec les toges blanches des prêtresses. Pas de sanctuaire consacré à Dagon sinon le champ de pétrole, la cérémonie finale se déroulant entre les tours de forage, colonnes modernes du nouveau temple, dont Samson provoque l’effondrement final dans une grande déflagration. Un Samson et Dalila explosif.
 
 
 
 
 
 

 

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