De bal en pis !

Un ballo in maschera

Par Placido Carrerotti | mar 23 Septembre 2008 | Imprimer
C’est en 1971, à l’Opéra de San Francisco, que Luciano Pavarotti interpréta pour la première fois Un Ballo in maschera, un de ses rôles les plus emblématiques qu’il défendra jusqu’en 1997 sur la scène du Metropolitan Opera de New-York. Capté en 1980, l’enregistrement proposé par Decca nous propose donc un Luciano relativement jeune (il a fêté ses 44 ans 4 mois plus tôt). Le timbre, en particulier, est encore très lumineux (on pourra d’ailleurs –moi le premier - préférer les tonalités de violoncelle des enregistrements plus tardifs) ; la voix est d’une insolence éclatante, voire claironnante ; enfin, toutes les intonations, colorations, qu’on retrouvera dans des enregistrements ultérieurs, sont déjà là. Pourtant, le tenorissimo ne semble pas avoir été dans un jour de très grande forme : abus du forte, quelques notes un peu craquées, et le contre-ut à l’unisson d’Amelia dans le célèbre duo de l’acte II, qui se conclut par un couac habillement étouffé dans la chevelure abondante de Katia Ricciarelli… Tendu, Luciano est un acteur encore plus gauche que d’habitude, souriant peu, et ne se libérant qu’au fur et à mesure de l’approche de la fin de l’ouvrage, avec un dernier acte en tout point remarquable.
Si ce n’était que pour Pavarotti, cet enregistrement ne remplirait donc pas toutes ses promesses. Mais le reste de la distribution fait tout le prix de ce DVD.
Dotée d’un potentiel exceptionnel, Katia Ricciarelli a connu un déclin relativement rapide par la fréquentation de rôles trop lourds, rôles parmi lesquels on pourrait justement compter l’Amelia du Bal. A ce stade précoce de sa carrière, le soprano italien est absolument remarquable : phrasé, coloration, la maîtrise vocale est parfaite ; les aigus, qui seront bientôt gagnés part un vibrato intempestif, sont parfaits ; l’actrice est sobre mais émouvante, et sa beauté évanescente vient redoubler sa crédibilité. Suicide vocal en direct, sans doute, mais ne boudons pas notre plaisir.
L’enregistrement permet également à un plus large public de découvrir Louis Quilico (père de Gino Quilico) : véritable force (vocale) de la nature, parfait vocalement malgré ses 55 ans, le baryton canadien ne le cède en rien à des confrères plus réputés. Faisant preuve d’une excessive sobriété dramatique, on pourra regretter qu’il ne chante guère pour la caméra.
Faute d’une voix assez large, Bianca Berini laisse un peu sur sa faim en Ulrica. Certes, toutes les notes sont là, mais la noirceur du rôle est absente.
Judith Blegen est en revanche un Oscar tout à fait convaincant. Si la voix est un peu plus large que celle des Oscar habituels, les aigus sont néanmoins atteints sans efforts, et l’actrice est sympathique.
Les petits rôles, enfin, sont bien tenus, mais confiés à des voix pas toujours très belles.
En bon routier, Guiseppe Patané assure une direction sans surprises (ni bonnes ni mauvaises) mais suffisamment théâtrale pour faire prendre la mayonnaise de cet incroyable mélo.
La version proposée est ici l’édition révisée par Verdi à la demande de la censure, et transposée à Boston. Ceux qui s’imaginent que les mises en scène du Met sont toujours flamboyantes, seront ici déçus : la production sent l’économie ; les décors sont assez laids, les costumes criards … Compliments au coiffeur, en revanche : Luciano arbore une de ses plus belles perruques et Katia est magnifiquement bouclée … Quilico, hélas, ressemble à un gigantesque poisson-chat.
Comme souvent au Met, la direction d’acteur est réglée dans les moindres détails. Que de grands noms réunis toutefois pour un si modeste résultat !
La qualité technique n’est pas exceptionnelle. Le réalisateur abuse des gros plans, pour éviter les vues d’ensemble trop peu éclairées. La captation sonore est sans concession : les voix les plus puissantes sont au rendez-vous, mais les autres ont un peu de mal à se faire entendre, en fonction de la situation du chanteur sur le plateau (comme « en vrai », quoi !). De même, la musique de scène est quasi inaudible faute de micros en coulisses.
Au global, un enregistrement pas vraiment indispensable si vous n’avez aucune version du Ballo, mais qui aura de son intérêt pour les amateurs souhaitant entendre Pavarotti ou Ricciarelli plus tôt dans leurs carrières, ou qui voudraient découvrir Louis Quilico.
Placido Carrerotti

 

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