Un document de travail exemplaire

Elektra

Par Jean-Marcel Humbert | mar 23 Juin 2015 | Imprimer

Cuisine, couture, repassage, nettoyage des carreaux à l’éponge, passage de l’aspirateur, les servantes d’Elektra vaquent aux tâches ménagères. Une danseuse traverse de temps en temps la scène, l’air absent, et Aegisth arrive travesti en femme, avec un petit sac à main années 50. En dehors de ces éléments un peu anecdotiques et convenus, le drame se noue de manière plus classique et profonde. Mais, comme à l’habitude à Erl, on ne doit pas s’attendre à des miracles scéniques. Car Gustav Kuhn, c’est un fait établi, est meilleur chef d’orchestre que metteur en scène, et l’on n’a véritablement ici qu’une mise en espace dans une production minimaliste, ce qui au demeurant n’est guère gênant et recentre l’attention sur les personnages. Mais bien évidemment, on n’est au niveau ni de la production de Patrice Chéreau, ni de celle, oh combien plus mythique encore, d’August Everding à l’opéra de Paris (1975), dirigée par Karl Böhm, avec Birgit Nilsson, Leonie Rysanek et Astrid Varnay*.

Autre caractéristique de ce DVD, il ne s’agit pas d’un « produit commercial » habituel, mais comme tous ceux de la collection Col-Legno/Erl, de la captation d’une répétition générale, destinée à l’origine à un usage interne. Le fait d’éditer la série, qui comprend deux Tétralogies (2003 et 2004), Tristan et Parsifal (2006), ainsi que Guntram de Strauss (2005), a pour simple but de mettre à la disposition d’un large public le témoignage de productions qui n’ont pas été enregistrées ni diffusées par ailleurs. Il faut donc prendre cette captation pour ce qu’elle est, un document de travail plus qu’un véritable film, même si les incrustations, les cadrages et mouvements de caméra, ainsi que la prise de son de l’orchestre, sont fort soignés, alors que les voix des chanteurs sont parfois trop au second plan. En revanche, le grand public n’y trouvera ni sous-titres ni bonus, et le livret minimaliste de 16 pages se contente de l’allemand et de l’anglais.

La représentation se caractérise par un plateau de qualité, mais surtout par un orchestre déchaîné aux  sonorités éblouissantes, caractéristique du long travail de préparation mené par Gustav Kuhn comme à son habitude. L’éclat des cuivres, l’étagement des pupitres, la lisibilité sonore de la partition sont exemplaires, et rien que pour la partie orchestrale, cet enregistrement mérite d’être distingué. Violence et tension ne sont pas pour autant l’apanage de l’orchestre, et le plateau arrive à créer une atmosphère correspondant parfaitement à l’œuvre. Il est dominé par la magnifique Elektra de Cynthia Makris, une habituée du rôle qu’elle a défendu – ainsi que celui de Salomé –, sur les plus grandes scènes. Son Elektra est belle, avec une tenue en scène irréprochable, rendant le personnage encore plus inquiétant. Vocalement, elle a la puissance, les retenues, la véhémence, et sait en même temps parfaitement s’adapter à ses divers partenaires : une grande titulaire du rôle. La Chrysothemis de Maria Wachutka, après un démarrage un peu difficile, montre qu’elle a toutes les capacités à faire face à sa redoutable sœur. Martina Tomcic est une Klytämnestra naturelle mais impressionnante de présence scénique et vocale. Face à ces trois femmes d’exception, Franz Hawlata est un très bel Orest, confirmant dans ce rôle, si besoin était, ses qualités de chanteur wagnérien.

* La représentation du 21 avril 1975 a été gravée sur un CD historique.

 

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