Un Foscari, ça va, deux Foscari...

I due Foscari

Par Laurent Bury | mer 10 Janvier 2018 | Imprimer

Deux DVD d’I due Foscari avec Plácido Domingo, est-ce bien raisonnable ? L’ex-baryton devenu ténor et redevenu baryton justifie-t-il à lui seul un tel embarras de richesses ? En 2016, Opus Arte publiait une captation londonienne de la mise en scène de Thaddeus Strassberger créée à Valence, avec Francesco Meli et Maria Agresta, sous la baguette d’Antonio Pappano. Et pour une œuvre aussi peu jouée que le sixième opéra de Verdi, la vidéographie était déjà riche, immortalisant divers titulaires récents : Renato Bruson à Milan en 1988 (Opus Arte), puis Leo Nucci par deux fois, à Naples en 2000 (TDK) et à Parme en 2009, chez C Major déjà. En dehors de la notoriété de l’interprète du doge, ces deux parutions à un an d’intervalle se justifient-elles autrement que par le désir d’exploiter la notoriété de monsieur Domingo ?

De Francesco Foscari, Plácido Domingo a l’âge et la crinière blanche (« il canuto guerrier » évoqué par le livret), mais en 1844, le rôle fut créé par un baryton de 25 ans : gageons que s’il fallut sérieusement le grimer, du moins avait-il la voix nécessaire. Ici, le compte n’y est pas, et ce que l’on épargne en maquillage, on le perd sur un autre tableau, car à aucun moment ce Foscari-ci n’a dans le timbre les couleurs voulues. Mais puisque le grand Plácido semble résolu à ne pas prendre sa retraite de sitôt, sans doute faudra-t-il encore l’entendre dans bien d’autres rôles verdiens. Tant mieux pour ses fans, tant pis pour les autres.

En 2014 à Londres, Francesco Meli était déjà le jeune Foscari : malgré des tensions perceptibles dans l’aigu, le ténor trouve dans le malheureux condamné un personnage où il peut montrer son talent. Malgré tout, il n’aurait pas été désagréable de disposer d’un témoignage de l’art de l’un des autres artistes qui ont aujourd’hui ce rôle à leur répertoire, Michael Fabiano ou Joseph Calleja, pour ne citer que deux qui ont récemment donné la réplique au doge Domingo.

Finalement, c’est Anna Pirozzi qui, pour ses débuts à La Scala, donne le plus l’impression d’être parfaitement maîtresse du rôle qui lui est confié : agilité dans la vocalisation, art des nuances caractérisé par d’exquis pianissimi, et expressivité redoutable (écoutez-la s’exclamer « O patrizi, tremate ! »). Milan tient là une authentique verdienne, qui n’est jusqu’ici revenue qu’en octobre dernier pour une Abigaille : espérons que Riccardo Chailly saura lui confier des emplois à sa mesure.

Autour de ce trio, les autres sont à peine des comparses, le chœur étant peut-être le seul autre vrai protagoniste d’un drame qui met un certain temps à se nouer. Tout le début du premier acte est d’un statisme désespérant, avec une succession de monologues, et l’action ne démarre qu’avec le premier duo. Pour surmonter cet écueil, il faudrait un metteur en scène aussi inventif que Stefan Herheim ou Damiano Michieletto. Enchaînant avec une Damnation de Faust qui aura fait couler beaucoup d’encre à Paris, Alvis Hermanis avait opté pour un spectacle des plus sages, avec des costumes inspirés de Carpaccio et de Bellini, dans un décor sobre, hommage au carré à la Josef Albers, sur lequel sont projetées des vues de Venise, peintures ou photographies, le tout dans des teintes passées. On n’est pas loin de Pier luigi Pizzi, pour l’esthétisme de l’ensemble, pour le goût des poses plastiques adoptées par des figurants, et pour le manque général de dramatisme.

En fosse pour ce qui semble bien avoir été, pour lui aussi, des débuts à La Scala de Milan, Michele Mariotti se montre avant tout soucieux de sobriété et d’équilibre, prouvant que le jeune Verdi détenait déjà la plupart des clefs de son art, loin de la caricature qu’il est aisé d’en faire parfois. 

 

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