Le retable de maître Michaël

La Passion selon Marc, une Passion après Auschwitz

Par Laurent Bury | mar 21 Mai 2019 | Imprimer

Parmi les compositeurs français d’aujourd’hui, Michaël Levinas est un de ceux qui s’intéressent à la voix, et depuis longtemps. En 1985, bien avant d’écrire son premier opéra, il compose La Conférence des oiseaux, pour soprano, comédiens et orchestre, œuvre qui sera d’ailleurs remontée cet été dans le cadre du festival Messiaen au pays de la Meije. Et depuis 1996, les œuvres lyriques destinées à la scène se succèdent à un rythme régulier dans son catalogue. Malgré tout, comme c’est souvent le cas pour l’opéra contemporain, on avait pu exprimer des réticences face à un traitement du texte qui semblait parfois aller à l’encontre de l’intelligibilité, ou face à une dramaturgie parfois difficile à appréhender, surtout à l’écoute du seul enregistrement sonore.

Cette fois, une œuvre vocale de Michaël Levinas nous est proposée sous la forme d’un DVD mais, par une ironie du sort, il s’agit d’une partition où l’image n’était peut-être pas essentielle, puisque, comme son nom le laisse supposer, La Passion selon Marc se présente comme un oratorio, destiné au concert et non au théâtre. Malgré tout, on ne se plaindra surtout pas de pouvoir visionner cette captation, car elle permet au mélomane d’aborder cette œuvre à travers son visage le plus familier, celui d’instrumentistes et de chanteurs réunis pour faire ensemble de la musique. Réunis pour interpréter une musique encore littéralement inouïe, en l’occurrence, puisque le film a été réalisé lors de la création à Lausanne. Il s’agissait très précisément d’une commande de l’association suisse « Musique pour un temps présent », commande censée célébrer le cinquième centenaire de la Réforme. Si Michaël Levinas a bien composé une œuvre à caractère religieux, il ne s’est pas embarrassé du prétexte commémoratif : rien qui fasse ici référence à Luther ni au protestantisme. Sous-titré Une passion après Auschwitz, ce nouvel opus levinassien prend la forme d’un triptyque. La partie centrale correspond à ce qu’on pouvait jadis attendre d’une Passion en tant que genre musical : un récit des dernières heures de la vie du Christ, chanté par des solistes et un chœur. Jusque-là, le contrat est rempli. Rien de luthérien toutefois, puisque le texte utilisé par le compositeur date du Moyen Age : écrit dans un français devenu passablement exotique pour nos oreilles, il est composé d’extraits d’un Evangile selon saint Marc datant du XIIIe siècle et  du Vray Mistère de la Passion d’Arnoul Gréban. Ce tableau central est entouré deux volets qui renvoient, eux, au judaïsme : le premier associe au Kaddish une autre prière funéraire, et la dernière partie, qui est aussi la plus courte, juxtapose deux poèmes de Paul Celan, dont les parents sont morts dans un camp d’internement.

Sur ces textes fort divers, par leur langue comme par leur contenu, Michaël Levinas a su composer une musique dotée d’un très fort potentiel d’émotion. Dans le premier volet du triptyque, les voix masculines de l’Ensemble vocal de Lausanne forment comme une houle plaintive autour du discours fervent tenu par le soliste, le baryton Mathieu Dubroca, qui énonce notamment les noms sinistres des principaux camps de la mort. Dans le dernier, c’est la soprano Marion Grange à qui incombera la tâche de déclamer les deux poèmes, avec une intensité douloureuse qui se lit sur son visage. La partie centrale, la Passion au sens habituel du terme, fait intervenir les quatre solistes vocaux et donne même la parole à certains artistes du chœur, celui-ci étant presque constamment présent comme un somptueux tapis sonore sous les voix isolées. Le rôle traditionnel de l’Evangéliste incombe au contre-ténor Guilhem Terrail, dont on admire le timbre élancé, à la fois pur et ferme. A Magali Léger revient la charge d’exprimer les trois « implorations de la Mère », plaintes partagées avec sa consœur soprano, celle-ci interprétant aussi le personnage de Marie-Madeleine. Mathieu Dubroca revient cette fois dans le rôle de Jésus. On ne saurait trop recommander de ne pas seulement écouter cette musique, mais bien de profiter du DVD pour contempler les visages concentrés de tous les chanteurs unis dans cette entreprise.

L’Orchestre de chambre de Lausanne ne trahit aucune difficulté dans l’interprétation de cette musique foisonnante, conduit par la baguette toujours souple de Marc Kissóczy. Parmi les instrumentistes réunis, on croit reconnaître, outre l’organiste Benjamin Righetti dont la présence est dûment signalée, le pianiste et compositeur Nicolas Chevereau, dont le nom ne figure nulle part sur le livret d’accompagnement.

 

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