La tête et les jambes

Manon

Par Benoît Berger | sam 13 Septembre 2008 | Imprimer
Les apparitions d’Anna Netrebko et de Rolando Villazon sont devenues des événements qui font courir les mélomanes – parfois – les foules – plus souvent – une certaine presse… et les preneurs de son ! Pour le meilleur et pour le pire, l’art devient du marketing – ce que la presse spécialisée ne se prive pas de reprocher à nos deux stars du moment, un peu prisonnières, quand même, de cette spirale de paillettes et de flashes !
D’ailleurs, l’un sans l’autre reste un événement. On a ainsi beaucoup ergoté sur les problèmes vocaux de Villazon – scruté ses défaillances, comme on suivait il y a peu encore, les bulletins de croissance des nodules de Natalie Dessay. On a, de même, pris régulièrement des nouvelles de la grossesse de Netrebko, pratiquement jusqu’à la suivre en salle de travail !
Dommage que ces phénomènes là soient devenus ce qu’ils sont aujourd’hui, propulsés sur le devant de la scène avec problèmes, famille et conjoint – pour elle ! Dommage parce que, finalement, les coucheries de Netrebko sont, somme toute – pardon Madame – peu intéressantes.
Parce que, entendons-nous bien ; de quoi parlons-nous ici ? Ou plutôt, de quoi devrions-nous parler ? De musique évidemment ! Or Netrebko et Villazon sont avant tout des chanteurs, des artistes. Je le redis juste pour qu’on ne l’oublie pas complètement au milieu du concert médiatique incessant qui fait de l’un et de l’autre – de ce point de vue, au moins – une autre Callas et un autre Pavarotti !
Alors, Netrebko, pompe à fric ? Villazon, idole de papier glacé ? Honnêtement, rien à f….. ! Moi, ce qui m’intéresse, c’est Netrebko/Manon et Villazon/Des Grieux. Et comme ils ont été Mimi et Rodolfo, Violetta et Alfredo, ils incarnent aujourd’hui les amants de l’Abbé Prévost, à la fois en symbiose – c’est bien – et individuellement – c’est mieux.
Mais j’entends déjà la meute des gardiens du temple, des railleurs aussi, venus détailler, décortiquer chaque phrase de l’un et de l’autre, chaque crescendo, chaque note. Eh oui ! messieurs dames, faites-vous plaisir, parce que cela est loin d’être parfait.
Oui, Villazon n’était pas, en mai 2007, au meilleur moment de sa carrière ; oui « Ah fuyez douce image » vaut plus pour son emportement que pour sa musicalité. Oui Netrebko peut paraître chaotique dans sa gavotte – et même avant – sans trille, avec des respirations originales – pour ne pas dire pire. Mais sincèrement, qu’est-ce qu’une musicalité impeccable si elle n’est pas secondée par ce truc en plus, ce supplément d’âme qui, dans la salle et même chez vous, vous décolle de votre siège, vous noue les tripes, vous lance un frisson délicieux le long de l’échine ?
Qui récemment, a innervé de tant de douceur hallucinée, le « Rêve » de Des Grieux ? Quel couple peut se vanter d’un tableau de Saint-Sulpice tellement provocant de chair épanouie ? D’une mort de Manon ouverte, comme ici, comme une plaie dégouttante de larmes et de sang ? Et la « Petite table » sublimée par le souffle ténu sous-tendant ce timbre charnu, épais, décomplexé ?
Le secret de tout cela – et aussi la réponse à toutes ces questions – c’est sans doute cette complicité que la caméra capte, de manière presque indiscrète, à la fin du « Rêve », justement. Cet échange de regard ému ; ce truc en plus, on y revient toujours. Cette défonce, en somme, permanente, peut-être univoque, mais sans a priori, sans arrière-pensées et sans calculs, non plus.
Pour le reste – les alentours – on peut ne pas s’étendre. Les comprimarii indiffèrent ; le chef moins, quand même. Barenboim n’aurait eu, apparemment, qu’une dizaine de jours pour travailler la partition, au pied levé. La demi-teinte, la légèreté ? Ce n’est pas dans son vocabulaire musical. Les cordes diaphanes, déjà plus ; les lourdes touffeurs – celles de la mort – en revanche oui. Et comment, même ! Et puis, son orchestre reste quand même la Staatskapelle de Berlin, ce qui est le gage solide d’une sonorité épanouie, profonde – l’entrée de Manon, rien qu’elle, vaut le détour - et même un peu grasse… mais tellement glamour après tout !
Le glamour qui est, d’ailleurs, l’un des ressorts principaux de la mise en scène de Vincent Paterson ; laquelle vaut d’ailleurs plus pour sa direction d’acteurs – sa direction des corps, attirés, rejetés – que pour autre chose. L’idée c’est que l’histoire de Manon pourrait être un conte hollywoodien, à la fois sur et en dehors des plateaux. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’une des métamorphoses – nombreuses et si assumées, consumées – de Netrebko est une espèce de Marylin pulpeuse, gansée dans un impeccable fourreau lamé. Manon starlette ? Après tout, pourquoi pas ! Manon/Lolobrigida – au Cours-la-Reine ? Oui, encore ! Oui, parce que tout cela est vécu, encore une fois – et pardon d’insister – incarné jusqu’à la vision magnifique de cette mort dans un quelconque désert californien de carton-pâte entre une rangée de spots.
On parle donc bien de professionnels, d’art, ici. On ne parle même que de ça. La messe est dite, alors… Ce n’est encore pas aujourd’hui que l’on pourra mettre Netrebko et Villazon au pilori !
Benoît BERGER
 
 
 

 

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