Pour un jugement plus clair

L'Affaire Tailleferre

Par Laurent Bury | ven 15 Janvier 2016 | Imprimer

Visionner le DVD d’un spectacle après l’avoir vu sur scène est toujours une expérience curieuse. Cette Affaire Tailleferre avait été, sur le plan de l’originalité, le couronnement de la saison lyrique 2014-15 à Limoges. Un an après, Germaine Tailleferre fait son entrée dans le monde du DVD grâce à la captation de la production limousine, d’autant plus inattendue que sa Petite histoire lyrique de l’art français, du style galant au style méchant était à l’origine une commande de la RTF, exclusivement destinée à être entendue par les auditeurs de la radio. C'est avant tout l'occasion de porter sur ce spectacle en forme de quadruple procès un jugement plus clair.

Premier atout du DVD : tous sont désormais parfaitement audibles, quelles qu’aient pu être les déficiences des uns ou des autres en termes de volume sonore. Deuxième atout : par des gros plans qui se fixent sur les principaux protagonistes, la caméra rend plus facile à suivre un spectacle dont la première partie prenait le risque de franchement dérouter par l’agitation régnant sur le plateau grâce à une troupe de dix figurants-danseurs censés représenter tout le personnel d’un tribunal déjanté. Marie-Eve Signeyrole avait en effet pris le parti, pour unifier ces quatre mini-opéras, d’en faire quatre drames judiciaires, avec juge suspendue dans les airs, avocats, greffiers et jurés grimés comme des clowns, la salle d’audience se transformant en même temps en cirque un peu foutraque. On reste impressionné par le décor virevoltant et très « Pierre-André-Weitzien » de Fabien Teigné, dont l’utilisation rappelle un peu la magie d’Owen Wingrave à Nancy, et l’on peut admirer de plus près les costumes inventifs signés de la metteuse en scène elle-même.

Nouvelle et surprenante étape dans le parcours de Christophe Rousset, cette production montre que le chef et claveciniste est décidément à l’aise dans les esthétiques les plus diverses : aussi bien dans ce qu’il appelle un « XVIIIe siècle de fantaisie, un peu fourre-tout » de La Fille d’opéra que dans un faux Offenbach plus vrai que nature, ces pastiches relevant toujours du clin d’œil.

A la distribution vocale, le Québec a largement contribué. La soprano Kimy McLaren est bien connue en France, où se déroule une grande partie de sa carrière ; un disque récent a contribué à nous rendre son art plus familier encore. Elle hérite ici de deux grands rôles, où son opulence vocale fait merveille. Parmi ses compatriotes, on dénombre le ténor Jean-Michel Richer, au timbre délicat, le baryton Dominique Côté, dont le talent d’acteur rappelle qu’il fut d’abord comédien avant de devenir chanteur. Canadien anglophone, Aaron Ferguson est un collaborateur régulier de la troupe Opera Atelier de Marshall Pynkoski.

De France viennent Magali Arnault-Stanczak, qui brille dans quatre rôles bien différenciés, Antoinette Dennefeld, scéniquement pleine d’abattage mais qu’on regrette de voir un peu sous-employée vocalement, la basse Luc Bertin-Hugault, qu’on a pu applaudir dans de nombreux petits rôles en région ou à Paris (il sera le docteur Grenvil lors de la prochaine reprise de La Traviata à Bastille), et le ténor Henri Pauliat, du chœur de l’Opéra de Limoges.

Les cinq courts-métrages ajoutés en bonus sont un petit miracle de pédagogie, comme il sied pour un documentaire avant tout destiné à un public scolaire : outre les interventions des membres de l’équipe artistique (chef, metteuse en scène, chorégraphe, décorateur, dramaturge) et des chanteurs, la parole est donnée au directeur de l’Opéra de Limoges, au directeur technique et à la régisseur général, mais aussi à des responsables des éditions Billaudot, chez qui la partition a été éditée. S’y joignent deux voix bien connues des auditeurs de France Musique, Karine Le Bail et Benoît Duteurtre, ainsi que d’émouvantes images et enregistrements d’archives de la compositrice, et une interview récente de Claudine Collart, qui participa à la création radiophonique en 1955. Le tout complété par une riche iconographie et des comparaisons musicales (Kimy McLaren chante les premières mesures « Depuis le jour » accompagnée au piano, Magali Arnault-Stanczak, la chanson de Fortunio).

 

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