Les cinq premières minutes

Giulio Cesare

Par Laurent Bury | ven 19 Octobre 2012 | Imprimer
 
Il y a chez Laurent Pelly un tropisme archéologique, qui l’a poussé pour son Giulio Cesare à reprendre, en le poussant plus avant, un type de transposition qui lui avait réussi pour La Belle Hélène : cette fois, le décor ne se borne plus à inclure un fragment de mosaïque et quelques ruines antiques visitées par des touristes, puisque nous sommes plongés dans les réserves d’un musée égyptien dont des magasiniers transportent les collections. Hélas, à part le gag initial des statues qui chantent, il ne se passe plus grand-chose après ces cinq premières minutes, la plaisanterie tourne court et on se retrouve dans un péplum aux couleurs fanées et à la gestuelle stéréotypée, avec à l’arrière-plan tout un capharnaüm de caisses et d’objets emballés. Bientôt, les antiquités égyptiennes ne suffisent plus, et au deuxième acte, Cléopâtre se déguise en bergère à la Marie-Antoinette, tandis que sont convoquées quelques-unes représentations de la reine d’Egypte par la peinture occidentale de diverses époques (Gérôme, Cabanel, Waterhouse, Pierre de Cortone), sans oublier quelques paysages orientalistes et un portrait de Haendel lui-même. Surtout, à force de mettre les personnages dans des vitrines et sous des néons, de les faire évoluer, généralement invisibles, sous l’œil indifférent des manutentionnaires, il ne se dégage guère d’émotion de cette production un peu trop distanciée.
Hélas, le ramage n’est pas vraiment en mesure de rattraper le plumage. Lawrence Zazzo a beau grimacer et tenter de rouler des mécaniques, il manque de vigueur, et malgré l’aide considérable que lui apporte la prise de son par rapport à ce qu’on peinait à entendre dans la salle, vocalement le compte n’y est pas toujours, pas plus qu’il n’y était quand son confrère Andreas Scholl endossa le costume du conquérant au TCE en 2006. Paris n’a décidément pas de chance avec César, après la prestation peu glorieuse de Susanne Mentzer lors de la reprise de la production Hytner en 1997, sans parler de Graham Pushee, à la première de cette production, en dix ans auparavant. Peut-être en méforme (on la voit et on l’entend tousser pendant l’air de César « Non è si bello »), Natalie Dessay ne paraît pas tout à fait à sa place. La voix sonne beaucoup trop légère, dépourvue de toute majesté : ce n’est Cléopâtre déguisée en Lidia, mais plutôt la suivante qui veut se faire passer pour la reine. Comme pour Zazzo, certains airs passent mieux que d’autres. Tout en cajoleries, « V’adoro, pupille » convient à Dessay, malgré les minauderies affectées auxquelles le parti-pris scénique l’oblige à ce moment. « Se pietà » et « Piangerò » sont phrasés avec une grande intelligence du texte, l’actrice n’est pas en cause, c’est une simple question d’adéquation au profil vocal du personnage, voire de couleur du timbre. Quand admettra-t-on que la reine d’Egypte n’est pas un rossignol ? Evidemment, quand on veut une Cléopâtre qui puisse se promener en robe transparente, sans doute faut-il faut être prêt à quelques concessions sur le plan musical.
Autour des deux protagonistes, on trouve du bon et du moins bon. Plus nasillard que jamais, Dominique Visse fait son numéro, dans un rôle qu’il tient à l’Opéra de Paris depuis 1987. Le chant un peu fruste de Nathan Berg convient au personnage antipathique (et ici, un peu ridicule) d’Achilla. En Tolomeo, Christophe Dumaux reprend son numéro de grand sale gosse rôdé à Glyndebourne, jouant habilement des acidités mêmes de son timbre. Silhouette de Peter Pan, Isabel Leonard est un Sesto charmant, qui ne fera pas oublier Lorraine Hunt (même lorsque Nicholas Hytner obligeait celle-ci à grimper à un palmier pour échapper à des crocodiles). La voix est jolie, sonore, mais un peu courte, surtout en aigus, et sans grande personnalité. Jusqu’à Varduhi Abrahamyan, enchanteresse dans le Rinaldo de Glyndebourne, qui paraît ici presque effacée, comme si ses superbes moyens vocaux étaient inhibés par un entourage scénique et musical bien terne. Il faut dire que le Concert d’Astrée se montre assez mou (voir par exemple le très bel air de Sesto « L’angue offeso », où il ne se passe absolument rien à l’orchestre), ce qui ne contribue guère à dissiper l’irrémédiable ennui que distille cette production. Au royaume des DVD, le Giulio Cesare de Christie et McVicar reste fermement au pinacle.
 

 

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