Nadir au nadir

Les Pêcheurs de perles

Par Laurent Bury | jeu 12 Mars 2015 | Imprimer

Si pour les Contes d’Hoffmann, on peut considérer que les jours de la version Choudens sont très sérieusement comptés, il n’en va hélas pas de même d’autres œuvres du répertoire français dont la musicologie a pourtant révélé le vrai visage, longtemps masqué par les coupes et arrangements « traditionnels ». Pour Les Pêcheurs de perles, Choudens règne encore en maître, et trop peu de théâtres semblent s’être aperçus qu’il existe désormais une partition plus intéressante et plus proche des intentions initiales de Bizet. Salle Favart, en 2012, on y avait heureusement songé. Hélas, avec la production napolitaine que C Major propose en DVD, il faut une fois encore se contenter d’une reprise du « Oui, c’est elle, c’est la déesse » à la fin du duo Nadir-Zurga, à la place d’ « Amitié sainte », et écouter le trio « Lumière sainte » ajouté par Benjamin Godard dans les années 1880 à la demande de l’éditeur.

Quant à la production napolitaine, c’est un de ces spectacles dont on se demande bien pourquoi il a été jugé utile de le filmer. Un enregistrement audio aurait amplement suffi, dans la mesure où la mise en scène de Fabio Sparvoli ne présente à peu près aucun intérêt. Dans un décor sablonneux et mamelonnant, parfois meublé de ruines sorties d’Angkor, choristes et solistes déambulent sans trop savoir où aller, laissant le centre de la scène à une maigre équipe de danseurs qui cachent mal la nudité du plateau. Les costumes, parfois peu seyants, évoquent les rivages de l’Inde, à l’exception de celui de Leïla, qui semble déguisée en jeune mariée crétoise ou en cartomancienne bosniaque. On nous dit que la production a voulu montrer une héroïne moins passive qu’à l’accoutumée, mais ce que l’on voit se borne à des mimiques naïves de petite fille : Dinorah jouant avec sa chèvre dans Le Pardon de Ploermel ne serait pas plus ridicule. Heureusement, Patrizia Ciofi livre une prestation digne d’une grande artiste, dans un français de qualité, et son timbre voilé suffirait à conférer épaisseur et mystère à l’héroïne si on ne la contraignait pas à des pitreries déplacées.

De Dmitry Korchak on connaît les nasalités, en partie acceptables dans le répertoire virtuose du début du XIXe siècle. Qu’a de commun sa vocalité avec l’opéra-comique français du second empire ? A la fin de son air, s’estimant obligé de chanter le deuxième « Charmant souvenir » (non écrit dans la partition), il hurle le contre-ut au lieu de le donner en falsetto. Et il se trouve dans la salle des spectateurs pour vouloir qu’il bisse ! Dario Solari est un Zurga tout à fait convenable, même s’il lui arrive de plafonner un peu dans l’aigu. Sa prononciation est correcte, mais mieux vaut ne pas avoir en tête ce qu’ont pu faire jadis de ce rôle les grands interprètes français. La remarque vaut aussi pour le Nourabad de Roberto Tagliavini. Quant au chœur du Teatro San Carlo, on ne comprend pas un traître mot à ce qu’il chante. L’orchestre est mené au grand galop par Gabriele Ferro, à tel point que les chanteurs ont parfois du mal à suivre sa battue énergique. Hélas, le statisme de la scène plombe complètement le spectacle. Si de rares réussites ne démentaient cette règle, on croirait Les Pêcheurs de perles condamnés au nadir théâtral.

 

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