L'opacité d'un mythe

Divers

Par Bernard Schreuders | lun 13 Juillet 2009 | Imprimer
Alfred Deller n’aimait rien tant que donner des concerts à la radio car la musique pouvait ainsi toucher des milliers d’auditeurs par la seule magie du son, sans qu’aucune image n’interfère dans ce rapport privilégié et intime. Il faut dire que sa pudeur s’accommodait aussi fort bien de ce mode de diffusion, qui ne l’exposait pas aux regards de la foule. Malgré le succès des émissions de la BBC et la curiosité suscitée par la singularité de son timbre, le père des contre-ténors modernes n’a jamais beaucoup intéressé les médias. D’aucuns l’auront cependant découvert grâce au cinéma puis à la télévision, qui diffusa, dans les années 80, La Triche (1983) de Yannick Bellon, polar sur fond de satire sociale où un commissaire de police (Victor Lanoux), marié à une héritière de la bourgeoisie bordelaise (Anny Duperey), entretient une relation amoureuse avec un jeune contrebassiste de boîte de nuit (Xavier Deluc), qu’il retrouve secrètement dans une chambre mansardée. Un jour, ce dernier glisse un disque sur la platine et lui fait entendre O Solitude, my sweetest choice. La voix d’Alfred Deller pénètre ainsi dans les chaumières et bouleverse plus d’un spectateur. Il s’agit rien moins que de la version de légende gravée quatre ans plus tôt pour l’album testament entièrement dédié à Purcell, « Music for a while », publié chez Harmonia Mundi. A l’écran, aucune image, tout au plus une mention dans le générique : cette fois encore, le pouvoir du chant s’impose seul et renforce le mystère. Deller aurait certainement apprécié !
Le film de Benoît Jacquot cristallise les espoirs de générations d’admirateurs qui ne connaissent le chanteur que par ses enregistrements et brûlent de connaître le musicien, sinon l’homme. Précieux et indispensable, ce documentaire risque aussi de les décevoir, c’est inévitable. Tant de questions se bousculent que nous aimerions poser au contre-ténor – et non à la « haute-contre », mais nous sommes en 1975, les malentendus de cet ordre foisonnent encore –, y compris des questions embarrassantes, sinon provocatrices, car l’admiration n’interdit pas l’esprit critique. Il est, par exemple, assez piquant d’entendre Alfred Deller opposer, même avec un sourire bienveillant, les fautes d’accents de Haendel lorsqu’il met en musique la langue de Shakespeare au génie de Purcell qui en épouse les moindres nuances, alors que lui-même chante les madrigaux de Monteverdi sans rien y comprendre ! L’intelligence du texte ne vaudrait-elle que pour l’Orpheus britannicus ? On imagine mal que Purcell étudiait et recopiait les madrigaux de Monteverdi sans chercher à s’enquérir du sens des vers… Mais l’heure n’est pas à la polémique ni même à la réflexion. Le maître, sciemment ou non, entretient son mythe : celui d’un treble exceptionnellement doué qui aurait continué à chanter en voix de tête au-delà des seize ans et traversé la mue sans vraiment s’en rendre compte, conservant le même mode d’émission sa vie durant, ne chauffant jamais sa voix avec des vocalises, le concert étant son seul entraînement. Si, comme il s’amuse à le raconter lui-même, sa voix provoquait un choc sur les auditeurs qui l’entendaient pour la première fois, aujourd’hui, pour ceux qui ne l’ont jamais écouté qu’au disque, c’est la découverte de sa voix « naturelle » de baryton léger qui crée la surprise. De nature et d’artifice, il est beaucoup question dans cette interview où le poète musicien, volontiers malicieux et rieur, discourt avec passion de son art, de l’importance du texte, du pouvoir de la musique et de l’art en général comme de l’intérêt que les jeunes portent à la musique ancienne, mais se retranche aussi prudemment derrière Michael Tippett, qui le découvrit en 1943, pour définir la voix de contre-ténor (1) . S’il évoque brièvement la délicate question de la liaison des registres, il ne parle guère de technique et encore moins de musicologie. C’est un musicien d’instinct qui s’exprime.
Les extraits de concert qui jalonnent l’entretien ne laissent pas de fasciner : la posture, les mains surtout, la concentration et l’assurance du chanteur littéralement habité nous aident à comprendre comment il pouvait captiver son auditoire, éclipsant d’autres talentueux contre-ténors apparus dans les mêmes années comme John Whitworth. On regrette d’autant plus que l’INA ne mentionne pas, même dans le générique, les lieux de tournage ou l’identité des membres du Deller Consort qui se produisent avec le contre-ténor. Si d’aucuns reconnaîtront le baryton Maurice Bevan, pilier de l’ensemble depuis ses débuts, ou le jeune ténor Paul Elliott, qui sont les sopranos ? Les dernières images de concert et celles du dîner en plein air, so british, semblent avoir été tournées à Olantigh House, magnifique propriété qui accueillit à de nombreuses reprises le Stour Music Festival fondé par Alfred Deller, mais les autres ? Un document d’une telle valeur mériterait une présentation plus soignée.
Outre les prestations de Deller, ce qui retient également l’attention, ce sont les non-dits, les zones d’ombre. Ainsi la figure de Mark Deller, impossible clone d’un père qui a parfois été qualifié de tyrannique. Le voici qui prend en main les répétitions du Deller Consort alors que le maître se tient en retrait. Gros plan insistant de la caméra : à quoi pense donc Alfred ? Suit-il vraiment la répétition ? La scène aussi, le grand échec de Deller. Le chanteur ne se remettra jamais des critiques de la presse lors de la création du Songe d’une Nuit d’Eté et de l’affront infligé par Britten qui lui préféra Russel Oberlin pour les reprises, il se croira même victime d’une cabale. S’il évoque l’art des castrats et de Farinelli devant la caméra de Jacquot, Deller ne dit rien de l’irruption des contre-ténors à l’opéra. Hormis l’ouvrage de Britten, il n’a enregistré qu’un seul opéra, Sosarme, dont René Jacobs, cité dans le livret, dit : C’est même une seule phrase de Deller que j’aimerais entendre sur mon lit de mort : le début d’un duo d’amour extrait de Sosarme de Haendel « Per le porte del tormento »  – un pur délice, beau à mourir. C’est une chance que des enregistrements existent… Cette unique intégrale, gravée en 1955, est effectivement disponible chez OPERA D’ORO. Quant à l’excellente anthologie qui accompagne le DVD, elle avait déjà été publiée dans le coffret « Portrait of a Legend ».
En 1976, Paul Rolland réalisait un reportage sur l’Académie Deller à Lacoste. La RTBF aura peut-être un jour la bonne idée de le rediffuser ou, rêvons un peu, de le publier en DVD… En attendant, le film de Benoît Jacquot représente un témoignage inestimable, dont les maladresses ou l’apparente désinvolture ne manque pas de charme.
 
Bernard SCHREUDERS
 
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(1)  Pour en savoir plus sur son parcours, deux lectures indispensables : Michael et Mollie HARDWICK, Alfred Deller, a Singularity of Voice. Proteus, Londres et New York, 1980 ; Jean-Luc TINGAUD, Alfred Deller, le contre-ténor. Editions Josette Lyon, Paris, 1996.
 
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