Magique à voir, moins à entendre

Die Zauberflöte

Par Laurent Bury | lun 20 Août 2012 | Imprimer
 
Il est des spectacles qui paraissent magiques en salle, mais qu’il est malaisé de transposer en DVD, et cette Zauberflöte est vraisemblablement de ceux-là. Créée à Bruxelles en 2005, vue ensuite à Naples, Lille, Caen, Brooklyn, Cape Town, Milan, et enfin Paris en décembre dernier, la production assurée par le Sud-Africain William Kentridge est sans doute un éblouissement pour le public qu’elle baigne dans les images mêmes. Tout ce qui relève de l’opposition entre lumières et ténèbres est parfaitement en rapport avec la thématique de l’œuvre. Les motifs géométriques, mathématiques, astronomiques et maçonniques qui se superposent au décor donnent véritablement une dimension cosmique au spectacle, et l’on admire la virtuosité avec laquelle ces images se renouvellent constamment, se dupliquent et se démultiplient, s’animent et se métamorphosent. On sera plus réservé en revanche sur la transposition de l’action vers la fin du XIXe siècle, probablement dans cette Afrique sud-africaine d’où vient le metteur en scène : Tamino porte la tenue d’explorateur et le casque colonial, Sarastro est en redingote avec montre de gousset, et les trois Dames arborent des robes à tournure. La direction d’acteur ne va pas bien loin, et chacun se débrouille comme il peut si Saimir Pirgu, assez emprunté, se contente de gestes stéréotypes et répétitifs, Alex Esposito est en revanche un comédien né. La mise en scène frappe surtout par sa modestie quant à l’interprétation de l’œuvre : tout en usant et abusant du tapis roulant pour faire entrer les personnages et les accessoires, elle se contente de multiplier les images fortes sans proposer aucune lecture spécifique, ce qui est un peu frustrant pour un opéra comme La Flûte enchantée. Kentridge a fait beaucoup mieux depuis, lorsqu’il s’est attaqué au Nez de Chostakovitch.
 
Ce DVD aura d’autant plus de peine à s’imposer parmi les nombreuses versions qu’il ne propose rien de renversant sur le plan musical. Rien de déshonorant non plus, mais rien de spécialement mémorable. Saimir Pirgu a un répertoire qui va de Don Ottavio à Werther, et il lui manque pour charmer en Tamino une élégance plus spécifiquement mozartienne. Récemment Zdenka à Paris (où elle sera bientôt Micaela), Genia Kühmeier est une Pamina d’une grande fraîcheur, aux aigus pianissimi ravissants. Alex Exposito, vu à Paris en Alidoro et prochainement en Figaro, est un Papageno inhabituel, à la fois cynique et guindé, sans la verve populaire qu’on associe au personnage ; sa composition n’en est pas moins intéressante et fondée sur de très solides qualités vocales. Albina Shagimuratova est elle aussi une Reine de la Nuit un peu différente de ce qu’on a coutume d’entendre dans le rôle : loin des petites voix et des chanteuses trop jeunes pour le personnage, elle a ici la maturité d’une mère, mais ce qu’on gagne en véhémence et en crédibilité scénique, on le perd en précision des coloratures. C’est un peu l’inverse avec Günther Groissböck, Sarastro à la voix jeune et saine, mais sans dimension paternelle, et dans cette production, le personnage est décidément limité à un barbon rébarbatif, dont la bonté n’est guère attirante. Loin d’être une oiselle qui séduit plus par son plumage que par son ramage, Ailish Tynan fait de Papagena une opulente poularde, et omet ou ajoute des « pa » dans son duo avec son futur époux. Detlef Roth est un luxe en Sprecher. Quant à la direction sans aspérités de Roland Boër, on regrettera évidemment que cette production n’ait pas fait l’objet d’une captation lors de sa création à Bruxelles, ce qui aurait permis d’apprécier les choix très particuliers de René Jacobs.
 
 
 
 

 

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