Monsieur Propre

Elektra

Par Laurent Bury | mer 10 Octobre 2012 | Imprimer
 
En général, avec Martin Kušej, on sait à quoi s’attendre : tout opéra mis en scène par lui inclura presque nécessairement un moment de violence, et un épisode de souillure quasi rituelle. Alors, avec Elektra, on se dit qu’il va pouvoir s’en donner à cœur joie : la fille d’Agamemnon se roulera dans la fange, Egisthe sera débité sur scène comme un porc engraissé, et à la fin tout le monde pataugera dans l’hémoglobine. Sauf que non. Pas du tout. Ç’aurait été trop facile, surtout avec des répliques comme celle de Chrysothémis : « Dans toutes les cours gisent des morts, tous les vivants sont tachés de sang et ont eux-mêmes des plaies »… Du coup, l’imprévisible Martin Kušej révèle soudain un autre visage et devient Monsieur Propre. Pas une tache, pas une trace de saleté dans cette production. Le palais de Mycènes est pourtant le théâtre d’orgies régulières, et la scène nous montre en quelque sorte l’envers du décor, les coulisses, couloir grisâtre percé de portes capitonnées qui s’ouvrent sur un monde baigné dans une lumière aveuglante. Dans cet espace au sol vallonné et recouvert d’épaisseurs de feutre gris, les « servantes » viennent enfiler leurs tenues de soubrettes, sans oublier les menottes et autres cravaches qui leur permettront d’accomplir des tâches dont on devine qu’elles n’ont rien de bien ménagères. Quand à la pièce blanche sur laquelle donnent les portes de ce corridor sombre, elle est peuplée par les convives d’Egisthe et Clytemnestre, une foule de figurants en costume gris qui traversent régulièrement la scène, tels les danseurs d’un ballet de Pina Bausch, ôtant peu à peu leurs vêtements jusqu’à une nudité quasi-totale. Seule salissure (blanche) dans cet univers propre : on se poursuit en s’aspergeant à l’aide d’une brique de lait, semble-t-il. Puis l’on s’écroule, mort de fatigue ou d’avoir pris une des balles qu’Egisthe vient tire (en silence) sur la foule, comme pour un snuff movie. A la fin, en vêtements blancs, ces mêmes figurants/choristes accueilleront le retour d’Oreste et la délivrance qu’il apporte.
Dans cet univers où tous les fantasmes doivent pouvoir trouver satisfaction, Egisthe est un gros balourd dont le cou s’orne de chaînes d’or on ne peut plus bling-bling. Rudolf Schasching est le point faible de la distribution : le peu qu’il a à chanter paraît étouffé, peu sonore, et l’on ne regrette pas que le pleutre meure aussitôt après. Oreste se situe bien au-dessus, mais Alfred Muff, un des piliers de l’opéra de Zurich, est un frère visiblement beaucoup plus âgé que ses deux sœurs ; la voix est néanmoins très présente, bien qu’elle soit plus mûre que ce qu’on attend pour ce jeune héros. Heureusement, le trio de voix féminines nous propulse à une altitude différente. Toute de blanc vêtue, quasi mariale dans sa première et sa dernière apparition, Melanie Diener est une très belle Chrysothémis, aux regards de biche effarouchée (peut-être un peu trop souvent tournés vers le chef) mais à la voix très pure, comme il se doit pour ce personnage. Avec son sweat à capuchon et son pantalon baggy, Eva Johansson est accoutrée comme une ado de banlieue, à l’image de la rebelle qu’elle est au milieu de toute cette débauche sophistiquée. Ses grimaces, l’œil torve qu’elle fixe tantôt sur le public, tantôt sur ses partenaires, tout cela fait vivre une héroïne crédible dans son extrémisme même. Vocalement, cette Elektra-là ne crie jamais ses aigus, elle ne se laisse jamais couvrir par l’orchestre, sauf dans le bas de la tessiture, que l’on pourrait souhaiter plus mordant. Elle trouve une digne réplique dans la formidable Clytemnestre de Marjana Lipovšek, vieille matrone obsédée par ses démons. On ne voit plus guère la mezzo slovène sur les scènes, mais elle semble en pleine possession de ses moyens, et l’espace d’une scène, on ne voit plus qu’elle. Sous la baguette de Christoph von Dohnanyi, l’orchestre de l’opéra de Zurich fait des merveilles, et l’on ne perd pas une miette des mille détails d’une orchestration plus qu’opulente. Précisons que cette captation, réalisée en 2005, avait précédemment été commercialisée par TDK.
 
 
 
 

 

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