On prend presque les mêmes et on recommence en moins bien

Eugène Onéguine

Par Laurent Bury | ven 11 Octobre 2013 | Imprimer
 
 
Récemment nommé directeur du Royal Opera House, Kasper Holten a de quoi satisfaire le très conservateur public de Covent Garden, en lui proposant des versions soft de ce que d’autres metteurs en scène plus audacieux ont su expérimenter ailleurs. Cette remarque valait déjà du temps où il était encore à la tête de l’opéra de Copenhague (voir notamment son Tannhäuser, paru en DVD) ; ici, il refait en moins bien ce que Stefan Herheim avait magistralement réussi à Amsterdam, et l’on retrouve d’ailleurs pour l’occasion les mêmes interprètes en Tatiana et Olga. Le décor est dû à Mia Stensgard qui oeuvrait déjà pour le Tannhäuser mentionné plus haut, avec un cadre fixe dans lequel de grandes portes s’ouvrent pour laisser voir tantôt des champs, tantôt une tempête de neige, tantôt une vaste salle, selon ce qu’exige le livret. Quant au « concept », il reprend sans scrupules l’idée génialement déployée par Stefan Herheim : Tatiana et Onéguine, lorsqu’ils se retrouvent chez le prince Grémine, revivent leur passé, un couple de danseurs incarnant les protagonistes tels qu’ils étaient quelques années auparavant. Appliqué de façon moins subtile et bien moins inventive qu’à Amsterdam, ce principe transforme plus d’une fois les chanteurs en simples « prête-voix », alors que leurs actions sont mimées par les danseurs, de préférence de dos pour leur éviter de se ridiculiser par un playback maladroit. De fait, c’est un problème auquel est confronté plus d’un metteur en scène : comment faire cohabiter d’une part une soprano et un baryton plus que quadragénaires, et d’autre part une mezzo et un ténor bien plus juvéniles, les interprètes d’Olga et de Lenski étant en l’occurrence parfaitement crédibles dans leur rôle, sans qu’il soit besoin de les dédoubler par des éphèbes. Ce n’est heureusement pas seulement par son physique que Pavol Breslik peut imposer son Lenski : après un premier air dont les aigus pris en force pourraient inquiéter, ses accents retrouvent toute la douceur qui convient à son personnage de poète ; on peut néanmoins s’interroger sur les compétences poétiques de ce Lenski, puisque la mise en scène semble bien lui attribuer les vers de mirliton déclarés par Triquet, ici le toujours savoureux Christophe Mortagne. Elena Maximova est une Olga idéale par ses attitudes guillerettes – même si Dmitri Tcherniakov a su nous montrer une personnalité bien moins univoque –, mais on aimerait un grave plus nourri, surtout pour l’unique air que la partition lui accorde. Appréciée dans de petits rôles à l’Opéra de Lyon, Kathleen Wilkinson est presque trop jeune pour Filipievna, mais forme un duo vocalement bien assorti avec Diana Montague, désormais contrainte à tenir les rôles de mères.

Krassimira Stoyanova est une Tatiana émouvante, mais pâtit du parti pris qui fait d’elle la simple doublure (hors champ la plupart du temps !) de la jeune danseuse qui tient son rôle dans la plupart des scènes, et qu’elle console parfois d’un geste maternel. Simon Keenlyside, que sa personnalité d’acteur ne destine peut-être pas naturellement au rôle du dandy arrogant, n’en compose pas moins un Onéguine crédible, malgré un russe parfois un peu raide. On apprécie particulièrement son jeu lorsqu’il séduit Olga lors du bal (il la fait boire !) ; vocalement, le rôle ne présente pas les mêmes difficultés que les héros verdiens auxquels il s’attaque depuis peu. Curieusement vêtu de noir et endimanché, le chœur incarne dans la même tenue les paysans du premier acte et les convives du deuxième, mais Kasper Holten souligne assez habilement la cruauté du regard que les invités portent sur les héros. Hélas, l’ensemble souffre de la direction mécanique et sans âme de Robin Ticciati qui, sans doute pour éviter toute emphase ou toute sentimentalité, s’en tient à une lecture métronomique de la partition. Voilà donc un Onéguine dont la vidéographie pouvait parfaitement se passer.
 
 

 

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