Persée ou les limites de la reconstitution !

Persée

Par Marcel Quillévéré | mer 28 Octobre 2009 | Imprimer
 
Après l’excellent enregistrement de Persée de Lully, réalisé en direct à la Cité de la Musique, à Paris, sous la direction de Christophe Rousset (Naïve, 2001), voici le premier DVD de cette oeuvre sous la direction d’Hervé Niquet. Il s’agit de la première représentation du chef d’œuvre de Lully en Amérique du Nord, en l’occurrence en Ontario, au confluent des cultures anglophones et francophones du Canada et de celle des Etats-Unis voisins. C’est ce qui fait le mérite et la saveur de ce DVD.
Le film a été réalisé en direct lors de la représentation du 28 avril 2004 au Théâtre Elgin de Toronto. Unique en son genre, aujourd’hui dans le monde, cette salle a été construite en 1913 (avec, sept étages au-dessus, le Théâtre Winter Garden) dans le style « edwardien », du nom du roi Edward II qui avait succédé (1901-1910) à la Reine Victoria. Il est bien dommage, à ce sujet, que le livret soit aussi succinct et qu’il n’y ait aucun bonus. On aurait aimé, outre la courte présentation de l’œuvre, plus d’information sur le projet lui-même, sur le théâtre, les chanteurs, l’orchestre et l’équipe de production. De même, pourquoi n’avoir pas profité de l’ouverture pour filmer ce théâtre et ses coulisses, au lieu de ces vues de Versailles trop rabâchées?
L’Opéra Atelier de Toronto, producteur de ce spectacle, se consacre, depuis plusieurs années, à la diffusion en Amérique, des opéras et ballets du XVIIe et XVIIIe siècles européens, en invitant des spécialistes de renom comme Trevor Pinnock ou Marc Minkowski.
Hervé Niquet dirige ici l’excellent ensemble canadien de musique ancienne, le Tafelmusik Baroque Orchestra, et le Tafelmusik Chamber Choir fondés en 1979, ainsi que de jeunes chanteurs (canadiens pour la plupart). Marshall Pynkoski, ancien danseur et chorégraphe, passionné de gestuelle et de ballet baroques, signe la mise en scène. Il impose aux chanteurs une multitude de codes, bien oubliés aujourd’hui, au risque de les corseter et de les figer. Ce parti pris de reconstitution à tous crins peut vite agacer, mais les jeunes chanteurs parviennent heureusement à donner vie à ce spectacle par leur enthousiasme et leur vitalité. Formés pour la plupart à l’école de chant américaine (belle technique, voix épanouies), pas toujours familiers du chant baroque, ils défendent le texte et la musique avec beaucoup de conviction et rendent justice à l’esprit de Lully. Les ballets et les combats sont bien réglés. Cette imagerie naïve et sa machinerie, sorties tout droit d’une gravure du XVIIIe siècle, apportent une distance amusante (et sans doute volontaire) de bon aloi. Le film est réussi : beaucoup de plans rapprochés, au cœur du drame, et un montage bien rythmé parviennent à gommer le côté artificiel que peut avoir ce spectacle.
Le poème de Quinault magnifie l’amour avant tout. Il faut bien du génie pour qu’en filigrane de l’éloge appuyé au prince, transparaisse avec autant de force une expression si humaine et touchante. Cette fois, c’est Quinault, trop souvent asservi au tout puissant Lully, qui a inspiré au compositeur des pages d’une rare beauté (Hervé Niquet nous fait grâce, à la scène, du prologue en hommage à Louis XIV). Persée est moins le fils de Jupiter qu’un jeune homme qui, par amour, est prêt à toutes les abnégations et les audaces. Cyril Auvity plus encore que Paul Agnew chez Naïve, est l’interprète idéal du court rôle-titre. Acteur enthousiaste et vaillant à la voix franche, au style et à la diction impeccables, il est doublé (et l’illusion fonctionne) par un danseur acrobate. Lully et Quinault ont donné plus d’importance aux rôles de Mérope et Phinée, les amants malheureux. Monica Whicher, élève du Conservatoire de Toronto, a une voix chaleureuse et une belle technique. Elle se taille un beau succès à la fin, tout comme Alain Coulomb, basse bien connue des Québécois amateurs d’opéras. A leurs côtés, Olivier Laquerre, un des meilleurs jeunes barytons canadiens, chante magnifiquement le rôle du Roi des Ethiopiens (il fait de Méduse, aussi, une composition désopilante). Bonne distribution dans l’ensemble : un bémol cependant pour  la Cassiope de Stephanie Novacek dont l’émission semble parfois laryngée. La musique, à l’image de la mise en scène, aurait besoin de respirer davantage et d’être moins monochrome. Hervé Niquet maintient, cependant, un rythme soutenu et une belle cohérence à l’œuvre, à la tête de l’excellent Tafelmusik Baroque Orchestra.
 
Marcel Quillévéré
 
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(1) Lire dans nos archives, la critique de Serse / Handel / DVD TDK EuroArts / Coffret MediciArts
http://www.forumopera.com/v1/critiques/serse_rousset.htm
 

 

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