Pourquoi pas ?

Il Trovatore

Par Jean-Marcel Humbert | ven 22 Juin 2012 | Imprimer
 
Le problème du Trouvère, c’est bien connu, est triple : il faut réunir quatre interprètes au plus haut niveau, et surtout qui forment un ensemble équilibré et sans faille ; il faut un chef qui insuffle à la représentation un élan irrésistible ; il faut enfin éviter la moindre anicroche qui irrémédiablement vous fait penser aux Marx Brothers. C’est dire combien le pari est difficile à tenir, et cela peut expliquer la faiblesse relative de tous les DVD actuellement sur le marché, au point que l’on ne puisse vraiment dire qu’il y en ait un « de référence ».
 
La production proposée aujourd’hui par le Metropolitan Opera n’est pas nouvelle, on l’a déjà vue auparavant à Chicago en 2006, mais elle est certainement supérieure à toutes celles présentées jusqu’alors sur la grande scène new yorkaise. Point de transposition pendant la Seconde guerre mondiale : nous sommes simplement transportés dans Les Malheurs de la Guerre de Goya (guerre d’indépendance de 1804-1814) ; point de sorcière attachée à la roue d’une charrette (Dolora Zajick disait combien elle regrettait d’avoir accepté ce moment de mise en scène à Paris) ; nous sommes entre bohémiens, certes, mais tous gens de bonne compagnie. Bref, le plus grand classicisme préside à la mise en scène de David McVicar soucieux de plaire aux abonnés, et de recevoir un accueil favorable. Une des grandes qualités de sa direction d’acteurs est, comme le souligne Dolora Zajick dans le court interview donné en bonus, « de permettre aux interprètes de vraiment croire en leurs personnages ». Enfin, le décor sur tournette de Charles Edwards permet des enchaînements fluides sans temps mort, tandis que les costumes de Brigitte Reiffenstuel participent efficacement à la constitution d’une atmosphère propice au drame.
 
Marcelo Álvarez est-il un vrai Trouvère ? Scéniquement, certainement, il déploie virilité et musicalité convaincantes ; vocalement, de Manrico il a la vaillance et le style, mais malgré une baisse d’un demi ton (comme pour Pavarotti et d’autres), son « Di quella pira » ne respire pas la facilité. Bref, il assure vaillamment, il est le personnage, mais il n’est pas là le meilleur Trouvère du siècle. Sondra Radvanovsky est une Leonora intéressante : point engoncée dans d’impossibles robes, elle a beaucoup de charme et de naturel, aux antipodes des poupées Barbie et autre divas qui se trouvent irrésistibles : elle campe une jeune femme libre (autant que le livret le lui permette), capable d’une « passion aux confins de la folie » exprimée à la fin lorsqu’elle boit le poison en éclatant de rire. Vocalement, c’est moins uniforme, avec des difficultés à faire certaines vocalises, des notes aigües parfois criées, un manque de graves dans le Miserere, et une justesse parfois approximative. Bref, une interprétation honnête et sympathique mais pas totalement convaincante. Dmitri Hvorostovsky est également un excellent chanteur, tout à fait à sa place dans le rôle du méchant ; mais là aussi, les notes parfois savonnées ne lui permettent pas de prétendre au peloton de tête : il n’est le baryton verdien que dans la vaillance. Enfin, Dolora Zajick est la vétérane de la production (à la veille de ses 60 ans, qu’elle a la coquetterie de ne pas cacher) dans un de ses rôles de prédilection. La puissance et l’expressivité sont intactes, et l’on lui pardonnera quelques notes poitrinées et un passage maintenant appuyé ; mais au moins, avec elle, pas de risque que le rôle bascule dans le ridicule : avant tout mère hallucinée ne songeant qu’à la vengeance, elle n’est pas la sorcière de dessin animé que l’on voit trop souvent. Les autres protagonistes sont de bonne qualité.
 
Globalement, la représentation se tient. Il est vrai que ces interprètes ont l’habitude de chanter ensemble, ce qui crée une bonne unité, même s’ils affichent un peu trop l’un des tics de la profession (« je te dis que je peux tenir la note plus longtemps que toi ! »). Les chœurs ne sont pas au mieux de leur forme, mais c’est un problème récurrent au Met. Quant au chef Marco Armiliato, il est un peu trop « plan-plan « pour cette œuvre de chair et de sang, n’arrivant pas à donner à l’orchestre ces élans et ces couleurs que l’on attend, et laissant trop les chanteurs ralentir et s’alanguir. Le film est plutôt bien fait, mais sans originalité  (noter qu’il s’agit d’une captation intégrale d’une représentation transmise en direct, et qu’il n’y a donc pas mélange de prises de plusieurs représentations) ; on regrettera surtout la médiocrité de la prise de son, qui entraîne des changements de sonorité selon la position et les déplacements des chanteurs. Les bonus et présentations ne sont toujours pas sous-titrés, comme c’est devenu l’habitude. La représentation est sous-titrée en italien, allemand, anglais, français, espagnol et chinois. Brochure de 28 pages bien illustrée en noir et blanc, textes en anglais, allemand et français.
 
Eh bien non, ce n’est pas encore la version de référence que l’on attendait. Mais pour qui voudrait aborder Le Trouvère dans une interprétation actuelle défendue par de bons chanteurs, une direction sage et une unité de ton, c’est celle-là sans contredits qu’ils pourront choisir.
 

 

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