Katharina Wagner à la recherche de l'équilibre

Richard Wagner - Tristan und Isolde (Bayreuth, 2015)

Par Alexandre Jamar | mer 24 Août 2016 | Imprimer

Les Beckmessers se souvenant de la production des Maitres chanteurs en 2007 à Bayreuth ont certainement dû grincer des dents, voyant le nom de Katharina Wagner associé à une nouvelle production de Tristan et Isolde en 2015. Le travail de l’arrière-petite-fille du compositeur fait maintenant l’objet d’un DVD paru chez Deutsch Grammophon, donnant du fil à retordre à ceux qui souhaitaient déjà cataloguer la metteur en scène.

En effet, cette interprétation fait preuve d’une fidélité relative, ou plutôt d’une infidélité passagère au drame. Pour le premier acte, nous nous trouvons dans une structure labyrinthique, matérialisation des méandres psychanalytiques de l’amour du couple éponyme, ici imaginée par Frank Philipp Schlößmann et Matthias Lippert. Isolde et Tristan sont déjà épris l’un de l’autre, idée qui n’est somme toute pas si nouvelle et qui ne se trouve de plus pas forcément en contradiction avec le texte (nous entendons par là le texte chanté, moins le livret et ses didascalies). Katharina Wagner semble en effet aimer jouer avec les ambiguïtés et doubles sens qu’apporte le poème de son aïeul. Le deuxième acte et son duo d’amour demeurent également assez traditionnels, et la première scène du troisième acte (mis à part les apparitions fantasmées d’Isolde) n’apporte elle non plus rien de rageusement iconoclaste. Un puriste wagnérien pourrait ressortir donc tout à fait satisfait de cette représentation s’il n’y avait quelques détails irritants. Les troubles obsessionnels compulsifs de Brangäne (qui passe son temps à triturer son pull) sont difficiles à expliquer, les combats dans les deuxième et troisième actes témoignent d’une direction d’acteurs en proie à la flemme (!) et une vidéo en modélisation 3D étrange (voire maladroite) vient gâcher le duo deuxième acte. De plus, on se permet de douter de la cohérence du personnage de Marke, perçu par la metteur en scène comme souverain plus proche d’un dictateur pudique et froid que d’un bon vieux roi de Cornouailles. 

Il serait cependant injuste de ne pas saluer les réussites scéniques du spectacle. L’échange du philtre au premier acte apporte une tension pleine de poésie tandis que la mort de Tristan ne peut laisser personne de marbre. Et si les différentes fausses apparitions d’Isolde intriguent le spectateur au troisième acte, elles ne se révèlent pas moins intéressantes ni logiques au regard du texte et de la musique. C’est en effet cette clarté de la compréhension qui frappe dans cette mise en scène, voulant toujours entretenir un rapport au texte intéressant mais limpide. Les ambiances lumineuses sont quant à elles très maitrisées, point capital pour un opéra où la lumière prend une place si symbolique. La seule réelle déception vient de la part des costumes qui ne font preuve ni d’originalité (ces éternels vêtements amples et monochromes) ni de réel goût pour les couleurs (le jaune canari pour Marke, muss es sein?).

Katharina Wagner, qui est connue pour ses interprétations souvent abrasives du répertoire wagnérien, semble ici atteindre un équilibre entre ce qu’elle souhaite transmettre et ce que le livret lui permet. Rien ne semble volontairement radical dans ce Tristan, prouvant une fois de plus qu’une mise en scène réussie peut s’effacer, ou plutôt se fondre avec l’œuvre, au lieu de chercher à en prendre le contrepied.

En ce qui concerne le plateau, le résultat est quant à lui un peu disparate. Le Steuermann de Kay Stiefermann contraste par sa force et sa fraicheur avec le doublé Berger et Jeune Matelot de Tansel Akzeybek, dont le timbre de voix un peu pauvre ne permet pas de combler une salle comme Bayreuth. En revanche, Raimund Nolte campe un Melot à la fois solide et musicien, en proie au dilemme entre amitié et devoir. Iain Paterson apporte la première véritable réussite de cet enregistrement en Kurwenal. Le premier acte le montre rustre et bonhomme (rappelant la part de comique qu’entretient ce caractère), alors que le dernier acte le dépeint bien plus grave et réfléchi, aux allures d’un Gurnemanz. Et à chaque fois, le baryton écossais se plie au jeu, déployant une riche palette d’émotions. La Brangäne de Christa Mayer est elle aussi une grande satisfaction. Si la tessiture aiguë semble un peu tendue, le timbre de voix reste très chaleureux et permet à la chanteuse de s’épanouir pleinement dans les appels du deuxième acte. Le plus irréprochable du plateau reste cependant Georg Zeppenfeld dans un Marke dont le monologue ferait pleurer les pierres (c’est ici que l’image du dictateur voulue par la régie ne tient plus vraiment). Le timbre est profond et mélancolique, et chaque mot semble pesé et médité avant d’être émis, unissant musique et drame dans son « Tatest du’s wirklich ? ».

En ce qui concerne le couple sacré, les réserves sont plus grandes. Ainsi, Evelyn Herlitzius n’est manifestement pas très à l’aise en Isolde, contrôlant assez mal ses aigus et ne semblant pas faite pour l’endurance requise par les interminables crescendos des duos. Ces défauts ne sont bien entendu pas diminués au DVD qui capte toutes les respirations de secours et approximations d’intonation. Cependant, la faute est à moitié pardonnée par un grand investissement dans la présence scénique qui offre ainsi un Liebestod très touchant.

Le triomphe que le public réserve à Stephen Gould est quant à lui bien mérité. Certes, le timbre n’est pas toujours très plaisant, certes, l’allemand avec un accent yankee laisse encore à désirer. Mais la musicalité du ténor américain ne laisse absolument aucun doute, et c’est surtout cela qui compte lors d’une interprétation de Tristan.

Enfin, l’impressionnant orchestre mené par Christian Thielemann vient parachever le tableau. Le directeur du festival connait Wagner comme sa poche, et semble donc tout à fait à l’aise lorsqu’il manipule la pâte orchestrale rutilante de l’œuvre. Son extrême maîtrise du répertoire lui permet de jouer avec le temps wagnérien afin de le rendre ductile : de longs arrêts suspendent l’action à son point le plus intense tandis que de grands élans précipitent le flot de musique dans la salle dont les murs semblent véritablement trembler.

Enfin, si l’on s’intéresse à l’extramusical de ce DVD, on sera curieux de découvrir les deux courtes interviews avec Stephen Gould et Christian Thielemann, où les deux artistes livrent leur vision de ce splendide poème de l’amour et de la mort.

 

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