Scotto illumine les ténèbres

Otello

Par Jean-Marcel Humbert | lun 26 Septembre 2011 | Imprimer
 
Vickers-Scotto, un duo de rêve, La puissance et la grâce, la mâle assurance et la féminité, la bêtise et l’innocence. Otello est de ces opéras où l’alchimie entre les chanteurs est fondamentale, ce que l’on trouve ici dans les deux rôles principaux. En ces années 1978, Jon Vickers est l’Otello du moment*. Il le chante beaucoup, à Garnier par exemple en avril 1977 avec l’exceptionnelle Margaret Price. Sa conception du rôle avait entraîné à Paris de graves dissensions avec le metteur en scène Terry Hands, au point que Vickers faillit refuser d’assurer les représentations prévues. Il faisait finalement ce qu’il voulait en scène, et si c’était souvent un peu outré, le résultat musical et vocal était éblouissant : la scène des retrouvailles avec Desdemona au premier acte, notamment, vous arrachait des larmes. Malheureusement, en cette soirée du 25 septembre 1978, Vickers n’est pas au mieux de sa forme : comme souvent, il escamote le redoutable si bémol de la fin de l’« Esultate », et l’on note ici et là quelques autres approximations. Mais il n’en reste pas moins un véritable athlète, avec une énorme réserve de puissance, particulièrement adaptée au rôle ; et si, comme Callas il présente parfois failles et fêlures, celles-ci sont accompagnées de nuances inouïes, et rendent l’interprétation encore plus déchirante.
 
Renata Scotto est également alors au sommet d’une carrière de près de 25 ans. Elle a moins chanté Desdemona que Gilda, Traviata ou Lucia, mais c’est un rôle qui lui va également parfaitement bien. Elle est vraiment ici la prima donna assoluta : on la retrouve telle que sur scène dans les années 60, et l’on peut ressentir en visionnant cette vidéo le magnétisme qu’elle exerçait sur le public. Si la voix a déjà pris des colorations plus graves, elle reste encore à la fois fort belle, stable et d’une technique parfaite. Et si elle a parfois des accents un peu plus véristes que belcantistes, c’est par accident dans le feu de l’action. Car son interprétation du rôle est fascinante : la moindre note est nuancée, travaillée sur le souffle sans que jamais le naturel de l’émission ni du jeu scénique en soient affectés. Il faut dire que l’accord est total avec Vickers, et qu’ils expriment à l’unisson des moments de retenue, de doute, de passion folle intériorisée, de désespoir : nous sommes face à deux immenses comédiens.
 
Cornell MacNeil (Iago) est, comme dit le présentateur de la retransmission télévisée, « the villain ». Chanteur maison, il est comme à son habitude tout d’un bloc, efficace jusqu’au dernier rang du poulailler : on n’est pas ici dans la dentelle, tout le monde aura compris comment il distille son venin. Ni finesse, ni évolution du personnage, justesse approximative et savonnages garantis. Mais bon, il occupe bien l’espace avec un grand métier et une voix bien adaptée. Il est entouré d’excellents seconds rôles, dont Raymond Gibbs (Cassio), Andreas Velis (Roderigo) et Jean Kraft (Emilia).
 
Bien évidemment, on est loin de la version pré-synchronisée hyper sophistiquée de Karajan avec Vickers et Freni (vidéo DGG 1974). La présente vidéo, captée en public pour une retransmission télévisée, est de fait fort éloignée des critères actuels de la haute définition, et malheureusement, le réalisateur n’est pas au niveau du travail d’un Pierre Jourdan à la même époque. Les éclairages n’ont pas été revus, et l’ensemble se déroule dans les ténèbres, ce qui d’ailleurs avantage les décors qu’il vaut mieux ne pas voir. Les cadrages sont souvent approximatifs, le montage hasardeux et la mise au point parfois « en cours ». Quant à la mise en scène, elle reste au niveau d’une mise en place, et ce sont les chanteurs qui visiblement se chargent d’occuper l’espace. La direction d’orchestre de James Levine est routinière, et surtout ne rend pas justice aux richesses harmoniques de la partition. Quant aux chœurs, ils sont le plus souvent d’une médiocrité affligeante.
 
Il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’un document exceptionnel qui, pour Vickers et Scotto, doit figurer dans toute vidéothèque. Sous-titres anglais (programmables). Aucun Bonus. Livret de 8 pages uniquement en anglais.
 
 
* Parmi les grands Otello de cette fin des années 70, le plus animal, Cossuta (réécouter le rare et magnifique enregistrement dirigé par Solti, avec Margaret Price et Gabriel Bacquier - Decca, 1978, 2 CD 460 756-2) ; le plus vocal, Domingo ; le plus intellectuel et intériorisé, Vickers.
 
 

 

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