Sous la poussière, le feu

Tosca

Par Placido Carrerotti | mer 02 Février 2011 | Imprimer
Avec plus de 1.000 représentations au Metropolitan, Tosca est une des œuvres les plus chères au cœur du public new-yorkais et l’une des plus honorées du point de vue de l’enregistrement vidéo : trois productions sont désormais disponibles. Il y a quelques semaines, Virgin Classics a publié la captation de la nouvelle production de Luc Bondy, créée en 2010 et chroniquée dans nos colonnes. Il y quelques années, c’était Pionner qui nous permettait d’apprécier la production précédente, signée Franco Zeffirelli (cette version a été rééditée depuis par Deutsche Grammophon). C’est au tour de Decca de nous proposer  « sa » version, une production encore plus ancienne puisqu’il s’agit en effet d’une retransmission de 1978 d’un spectacle créé en 1968 par Otto Schenk (dont je n’ai pas vu le le nom mentionné sur ce DVD). Elle est ici reprise par Tito Gobbi. Le baryton italien fut l’un des plus exceptionnels Scarpia de l’histoire de l’opéra, un rôle qu’il chanta plus de 870 fois. En réglant une nouvelle mise en scène en six jours, le chanteur ne réalise certainement pas une relecture originale de l’ouvrage, mais il sait apporter à chaque chanteur, et pas seulement à Scarpia, une dimension interprétative de bonne tenue, qui fait d’ailleurs mentir la réputation de placidité des deux principaux rôles masculins.
A cette époque de sa carrière, Shirley Verrett aborde de plus en plus fréquemment les rôles de soprano avec des bonheurs divers (imitée en cela par sa collègue et « rivale » Grace Bumbry). Pour sa première Floria new-yorkaise, Verrett campe un personnage idéal scéniquement, capable de rendre justice aux différents aspects de la diva romaine : la femme amoureuse ou jalouse, la diva outragée, l’être brisée … La séductrice est d’un tempérament un peu animal, mais crédible. Vocalement, les difficultés de la partition sont assurés crânement, le timbre est somptueux, les aigus assurés, le chant coloré, mais la voix manque de la largeur et du moelleux d’un authentique soprano et l’on commence à sentir l’usure du grave et du bas medium.
Mario Cavaradossi est devenu au fil des années le rôle fétiche de Luciano Pavarotti. En cette année 1978, il l’aborde au Metropolitan pour la première fois et il y interprètera le peintre révolutionnaire jusqu’à ses dernières soirées d’adieux en 2004. Par rapport à ces représentations plus tardives (et même par rapport aux Tosca parisiennes de 1985), la voix apparait beaucoup plus claire et lumineuse, mais on pourra préférer le timbre aux couleurs de bronze tel qu’il évoluera par la suite. En revanche, le personnage est plausible, plus agile sur scène, quoiqu’il ne changera guère d’interprétation par la suite : le Mario de Pavarotti, ce n’est pas le révolutionnaire romantique à la Corelli, c’est monsieur-tout-le-monde qui se révèle un héros.
Cornell MacNeil a toujours eu la réputation d’un chanteur scéniquement massif capitalisant essentiellement sur un instrument pas toujours très raffiné mais d’une puissance démesurée. L’enregistrement ne rend pas justice à ce type de voix et en accentue même certains défauts (comme une intonation pas toujours parfaite), sans hélas restituer l’impression physique de la projection. Grâce à la direction de Tito Gobbi, MacNeil campe un Scarpia dramatiquement très juste et sans jouer les clones de son confrère ; il est peut-être même plus subtil que le baryton italien, du moins si on s’en réfère aux témoignages plus anciens de celui-ci.
L’ensemble des seconds rôles est idéalement distribué, en particulier le savoureux sacristain de Fernando Corena ou l’excellent Sploletta d’Andrea Velis.
James Conlon est un grand amoureux de cette oeuvre qu’il défend remarquablement : on aimerait toutefois que la prise de son donne plus de relief à l’orchestre parfois un peu sacrifié au profit des voix.
La captation vidéo accuse son age, mais le réalisateur Kirk Browning sait contourner avec intelligence les difficultés techniques : par exemple, il renonce à conclure sur le saut dans le vide de Tosca (trop loin des caméras et insuffisamment éclairée) et termine sur un gros plan de Spoletta terrifié en train de se signer.
Cette Tosca ravira donc surtout les amateurs de grandes voix et de productions traditionnelles.
 
 
 
Placido Carrerotti
 

 

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