Un bon grand diable

Mefistofele

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 11 Septembre 2008 | Imprimer
Olivier Py propose une reprise, à Genève, de La Trilogie du Diable, pour laquelle il a retenu Le Freichutz, Les Contes d’Hoffmann et La Damnation de Faust. Voici donc un intéressant complément avec ce rare Mefistofele. Une partition magnifique, un opéra d’une grande profondeur, mais déséquilibré entre le premier thème (Faust et Marguerite) et le second (le sabbat classique, dit encore « traditionnel », avec Hélène de Troie).
Arrigo Boito a laissé un plus grand souvenir comme librettiste de Verdi (Otello, seconde version de Simon Boccanegra et Falstaff) et de Ponchielli (La Gioconda), que comme compositeur. Son Néron est quasi inconnu, et seul Mefistofele a survécu. L’œuvre, extrêmement ambitieuse, d’une durée de 6 heures dans sa première version de 1868, connut un échec retentissant. Mais, après une sévère et profonde révision qui lui donna sa structure actuelle, l’opéra remporta enfin le succès lors de sa « seconde création » en 1875.
Si cet opéra a toujours gardé l’affiche en Italie, il ne connaît pas un nombre considérable de représentations à travers le monde. Et pourtant, il offre un rôle principal de tout premier plan. Chaliapine bien sûr s’en est emparé, puis plus près de nous Nicolas Ghiaurov, Samuel Ramey et Paata Burchuladze. Encore joué à l’Opéra de Paris jusque dans les années 1920, il n’y revint – et encore seulement en version de concert – qu’en 1989 (Samuel Ramey, Leona Mitchell, Alberto Cupido et Jocelyne Taillon). Parmi les plus récentes productions, citons celles de Palerme (janvier 2008) transmise alors en direct à travers le monde par télé-cinéma, du festival de Savonlinna (juillet 2008), et la prochaine à Tel Aviv en 2009.
Ce petit nombre de représentations n’est pas le signe d’une désaffection du public, car au contraire tout le monde reconnaît la grande qualité de l’œuvre. Mais celle-ci ne supporte aucune faiblesse dans la distribution, et il faut donc au minimum trois chanteurs de tout premier plan qu’il n’est pas toujours évident de réunir aujourd’hui. Le DVD ne l’a guère mieux servie jusqu’à présent : seul existe au catalogue « officiel » celui de l’opéra de San Francisco avec Ramey (1989, direction Maurizio Arena) ; aussi le présent DVD, réalisé par Dynamic lors des représentations de Palerme de janvier dernier, est-il particulièrement bien venu.
Les trois indispensables chanteurs de haut niveau y sont réunis. Tout d’abord, Ferrucio Furlanetto, qui aborde ici le rôle de Mefistofele pour la première fois. À l’opposé d’un Ramey, il est beaucoup plus sage, beaucoup plus intériorisé. Le personnage gagne en profondeur, en rigueur et en sympathie ce qu’il perd en exubérance et en folie. Mais peut-être est-il ainsi plus proche de la conception à la fois littéraire et psychologique de Boito. La voix, longuement travaillée à l’école de Mozart, semble faite pour le rôle, et les duos avec Faust sont tout particulièrement remarquables. Le jeune et séduisant Faust de Giuseppe Filianoti, à la voix peut-être encore un peu trop verte et tendue, se joue des difficultés de la partition et est lui aussi extrêmement convaincant. Mais la véritable révélation est certainement la Marguerite/Hélène de Dimitra Theodossiou, la remarquable Cleopatra de Pizzi au festival de Macerata en juillet dernier. On avait pu alors s’interroger sur sa capacité à alléger, à chanter des pianissimi : on est ici totalement comblé, et cette cantatrice maintenant dans la plénitude de ses moyens confirme qu’elle est en train de se hisser au rang des plus grandes. Ligne de chant parfaite, grande variété des intonations, jeu d’une grande sobriété, elle transmet de plus des moments de grande et véritable émotion, notamment dans la scène de la folie de Marguerite, qui termine crucifiée. Elle confirme ainsi ses grands dons de tragédienne lyrique, que l’on peut retrouver déjà sur plusieurs CD et cinq DVD (Il Trovatore, Norma, L’Amico Fritz, La Traviata et Anna Bolena). Tous les autres chanteurs de cette production ne déméritent pas, et montrent une belle aptitude à s’intégrer dans les choix du metteur en scène. À noter également les excellents chœurs du Teatro Massimo, et une direction particulièrement efficace sans être excessive de Stefano Ranzani.
Reste justement la question de cette production scénique, qui peut paraître surprenante. D’abord par le style général de la mise en scène de Giancarlo Del Monaco, particulièrement conventionnel et daté (jongleurs, acrobates, choristes qui « jouent » comme avant la guerre, ces choristes qui entrent et qui sortent de scène sans qu’on sache pourquoi (et eux, visiblement, ne le savent pas non plus !). Surprenante aussi, non par les choix stylistiques des décors de Carlo Centolavigna, mais par leur trop grande variété qui accentue les discontinuités de l’œuvre au lieu de les gommer. Car les parties les plus fascinantes sont en fait les plus simples, quand les acteurs se trouvent dans de simples halos de lumière sur fond noir, sans décors, ou encore devant une espèce de tunnel lumineux qui ouvre et clôt l’opéra. À part cela, tout se déroule dans les années 1930 : une fête foraine avec son manège de chevaux de bois, un sabbat romantique façon « plexiglas » rougeoyant, et enfin un sabbat classique ou « traditionnel » à Las Vegas, dans un décor très cinématographique qui aurait certainement été plus adapté à La Belle Hélène d’Offenbach mise en scène par Savary : des néons font clignoter des Golden Nuggets, Slot Machine, Las Vegas Venus hotel, Greek food restaurant et bien sûr Troy, great show tonite ! C’est amusant, mais on décroche du drame quand Faust arrive en chemise rose à fleurs et Méphisto en touriste germanique avec un appareil photo en bandoulière. Une coquille Saint-Jacques rose bonbon abrite les amours saphiques d’Hélène et Pantalis, et les nymphes de service ont des coquilles Saint-Jacques sur les seins…
Mais finalement tout cela arrive à passer, car c’est assez ramassé et court, et le tragique reprend ses droits aussitôt après, avec la reprise du merveilleux chœur du début. Et c’est peut-être là qu’est la plus grande qualité de ce DVD, à la captation classique mais efficace : car, contrairement à la production scénique, il resserre l’action par l’absence d’entractes, et sert l’interprétation des acteurs par des gros plans bien cadrés. Donc rien de bien original dans le travail du vidéaste, mais de la belle ouvrage, tout simplement, qui se regarde avec intérêt et même plaisir. D’autant que la qualité de l’image et du son est tout à fait bonne, et les prises de vue efficaces, ne serait une caméra un peu agitée dépassant de la fosse d’orchestre sur le devant de la scène.
Les bonus sont un peu chichement mesurés, encore qu’intéressants, avec des interviews en italien et anglais (non sous-titrés) du chef, du metteur en scène et des principaux interprètes. L’opéra est sous-titré en 5 langues dont le français, le livret en 4 langues dont le français. En conclusion, une production qui méritait d’être gravée sur ce DVD qui, dans le vide des enregistrements visuels de cette œuvre, mérite une place de choix aux côtés de celui de Ramey.
Jean-Marcel Humbert

 

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