Vive la lisibilité brechtienne !

Rienzi

Par Laurent Bury | mer 25 Septembre 2013 | Imprimer
 
 
Longtemps honni (et toujours interdit de représentation à Bayreuth), Rienzi sort décidément du purgatoire, puisque voici le deuxième DVD consacré à cette œuvre en l’espace de deux ans. Le premier, sorti en 2010 (et récemment réédité, voir compte rendu par Julien Marion) durait 155 minutes ; celui de 2012 qui sort aujourd’hui dure vingt minutes de plus. A ce rythme, nous devrions avoir l’intégralité de la partition en DVD dans une douzaine d’années…A titre de comparaison, rappelons que le Rienzi donné en concert à Salzbourg cet été ne durait « que » trois heures et demie, pour une œuvre dont le format proche du grand-opéra à la française frôle les cinq heures dans sa version intégrale. Si nous disposons déjà d’un deuxième Rienzi en vidéo, c’est avant tout grâce au Capitole de Toulouse, qui avait choisi pour son ouverture de saison 2012-2013 de rendre hommage à Wagner en programmant courageusement l’une de ses œuvres les moins fréquentées. Et Opus Arte a eu mille fois raisons de filmer l’événement, puisque le rôle-titre était tenu par « le » Rienzi actuel, déjà présent sur le DVD Arthaus, le heldentenor Torsten Kerl, qui ne connaît guère de rival. Le personnage lui colle à la peau, il l’interprète avec une aisance souveraine qui ne trahit jamais l’effort et une arrogance admirable dans l’aigu. Tout juste doit-il maîtriser une tendance naturelle à la mimique presque trop expressive, qui faisait merveille dans la production sarcastique du Deutsche Oper diffusée par Arthaus. Point de second degré ici, point de Rienzi ouvertement transformé en dictateur fasciste : le dernier des tribuns reste jusqu’au bout un héros positif qui meurt victime de ses idéaux, dans le respect des intentions du compositeur.
On le croyait mort pour l’opéra, après l’échec cuisant de son Ariodante à Garnier en 2001, mais Jorge Lavelli montre qu’il n’a pas dit son dernier mot. Celui qui fit les beaux soirs de l’Opéra de Paris dans les années 1970 est encore suprêmement capable d’émouvoir et de nous révéler des œuvres, et son Rienzi présente l’immense avantage d’une parfaite lisibilité. Et même si le regretté Max Bignens n’est plus là, Lavelli a su s’entourer de collaborateurs qui font revivre son esthétique spécifique. Dans un décor réduit à l’essentiel (des parois métalliques qui pivotent, s’ouvrent, se soulèvent ou se percent de fenêtres), avec des costumes clairement caractérisés (redingotes et coupes en brosse pour les nobles, guenilles brechtiennes pour le peuple, toutes les femmes ressemblant peu ou prou à Helene Weigel dans Mère Courage) et un maquillage blafard pour tous, Lavelli raconte avec une extraordinaire économie de moyens une histoire finalement très simple, là où Philippe Stölzl à Berlin, malgré des moments extrêmement réussis, s’encombrait quand même de tout un fatras scénique (masques, projections, décor envahissant). Loin de toute ironie goguenarde, Lavelli joue le jeu à fond, en faisant fi de l’association désormais pesante de Wagner avec le nazisme, et nous permet de voir d’un œil neuf mais jamais naïf le parcours de Cola di Rienzo. Sans doute le regard sélectif des caméras favorise-t-il la lecture de cette production, qui n’avait pas entièrement enthousiasmé notre collègue Maurice Salles.
Autour de l’exceptionnel Torsten Kerl, il est bien difficile d’exister, mais c’est pourtant ce à quoi parvient admirablement Daniela Sindram, qu’on a pu ensuite entendre en Hänsel à Paris. Silhouette androgyne, timbre clair mais toujours sonore, son Adriano est une réussite totale, et elle remporte un succès mérité dans son air de l’acte III. Dépourvu d’air en solo, le rôle d’Irene est bien plus délicat à assumer : les glapissements de la scène de l’enlèvement laissent d’abord craindre le pire, mais Marika Schönberg montre aussitôt après qu’elle possède le juste équilibre d’agilité et de force pour maîtriser les passages vocalisants et se faire entendre par-dessus l’orchestre. Sa voix s’harmonise bien avec celle d’Adriano, mais comment tirer davantage d’un personnage sacrifié ? Camilla Nylund, scéniquement radieuse, n’y parvenait certes pas mieux à Berlin. En Colonna, la basse Richard Wiegold est parfois peu audible, et alterne curieusement les beaux moments et les passages plus grisâtres. Les autres protagonistes sont tout à fait à leur place, avec une mention spéciale pour le délicieux Messager de paix qu’interprète Jennifer O’Loughlin.
Sous la baguette nerveuse et précise de Pinchas Steinberg, les forces du Capitole font honneur à l’un de nos meilleurs théâtres lyriques de région : belles sonorités de l’orchestre, et vigueur d’accents du chœur, complété par les effectifs de l’Académie de la Scala de Milan. Encore mille bravos à Toulouse, d’avoir osé ce à quoi les théâtres parisiens se refusent trop souvent.
 
 
 

 

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