Zeffirellisée !

Rodelinda

Par Laurent Bury | jeu 29 Novembre 2012 | Imprimer
 
 
A part Haendel, aucun compositeur pré-mozartien ne s’est imposé au Met, car même le pasticcio annoncé à grands cris la saison dernière, The Enchanted Island, était composé à 75% d’airs du caro sassone. Un premier Haendel, Rinaldo, fut monté en 1984 pour Marilyn Horne, et en 1986, Samson pour Jon Vickers. Giulio Cesare a été le plus souvent donné, avec différents couples vedettes : Troyanos-Battle en 1988, Larmore-McNair en 1999, puis Daniels-Swenson et Zazzo-De Niese en 2007. Comme l’explique Deborah Voigt, hôtesse de cette Rodelinda qui fut à l’origine un des « Met broadcasts » diffusés dans les cinémas de toute la planète, la musique baroque fut longtemps considérée à New York comme l’affaire des petites salles, où les drames intimes réunissant une poignée de personnages étaient plus à leur place que sur l’immense scène du Met. Mais comme les stars dudit Met se sentent désormais chez elles dans ce répertoire, il a fallu trouver une solution. C’était en fait bien simple : il suffisait de zeffirelliser les œuvres en question. Zeffirelliser ? Mais oui : construire d’énormes décors hyper-réalistes avec changements à vue (par déplacement latéral ou vertical), vêtir les protagonistes de somptueux atours, ajouter des figurants – laquais, servantes, soldats, palefreniers ; ne manquent que es danseurs, difficiles à justifier ici, et les animaux, ces chevaux qu’on s’attend à voir surgir à tout instant dans la partie du décor représentant une écurie. Stephen Wadsworth (à qui le Met a également confié Boris Godounov et Iphigénie en Tauride) maîtrise l’art de la zeffirellisation. Et finalement, cela ne marche pas si mal : Haendel en technicolor, ou du moins Haendel revu et corrigé par l’ORTF au bon vieux temps des dramatiques télévisées. Evidemment, le jeu d’acteurs est on ne peu plus stéréotypé, et il n’y a là pas une once de ce second degré que cultivait si habilement la production Villégier à Glyndebourne (et un peu trop celle de David Alden à Munich, parue en DVD chez Arthaus).
En février 2004, pour faire plaisir à une chanteuse à qui New York ne refuse rien, Rodelinda fit son entrée au Met. Et si deux Bertarido se sont succédé entre ses bras, il n’est qu’une Rodelinda : Renée Fleming. Hélas, l’italien est pâteux, dénué de consonnes, invertébré, la vocalise est molle, l’ornementation parfois curieuse, et la dame abuse de petits sanglots en guise d’expression ; les subterfuges qui ont pu faire illusion à Paris dans le rôle sublime d’Alcina n’opèrent plus ici que dans certains airs (« Ombre, piante » ou « Se’l mio duol », malgré un aigu très aminci). Et l’on a connu l’actrice plus inspirée, ou surtout mieux dirigée. Stephanie Blythe possède un timbre somptueux, au grave abyssal, mais son chant a quelque chose de statique, il y manque la mobilité, l’urgence qui savent enflammer le public dans ce répertoire. En 2006, Andreas Scholl faisait ses débuts au Met dans ce rôle de Bertarido, qui lui avait permis de faire ses débuts à Glyndebourne en 1998 ! Hélas, le contre-ténor allemand a gagné en jeu théâtral ce qu’il a perdu en brillant vocal. La voix paraît désormais assourdie, comme ouatée, et l’on est très loin de l’inépuisable vigueur déployée dans « Vivi tiranno » et « Scacciata dal suo nido », les deux seuls extraits de Rodelinda interprétés au Met avant 2004, par Marilyn Horne lors de concerts donnés en 1982 et 1983 (le deuxième de ces deux airs est d’ailleurs coupé dans le présent DVD). En 2011, Iestyn Davies faisait en ses débuts au Met dans le rôle d’Unulfo où Christophe Dumaux avait fait les siens cinq ans auparavant. Sa voix paraît souvent plus sonore que celle de Scholl ; reste à affermir son italien, qui manque un peu de consonnes. La basse chinoise Shenyang possède une voix ample et agile, comme l’exigent les rôles haendéliens ; seul l’acteur paraît limité à quelques mimiques dédaigneuses ou doucereuses. Le ténor canadien Joseph Kaiser, qui avait remporté en 2005 le prix Operalia comme baryton, entendu à Paris en 2008 dans Fortunio, sait ce que suppose ce répertoire en termes d’expressivité, et on lui doit plusieurs fort beaux moments.
Hélas, Harry Bicket dirige tout cela recto tono, d’une baguette imperturbable, comme s’il ne s’était rien passé, ou presque, depuis une trentaine d’années. Il est vrai qu’il dirige les instruments modernes de l’orcheestre du Met, mais avec lui, la musique de Haendel n’exprime absolument rien, ne suggère rien, elle n’a qu’une fonction décorative, dénuée de poids ou de sens, seuls les chanteurs étant censés transmettre des sentiments. Mais même avec les chanteurs, on n’a droit le plus souvent qu’à la grimace des sentiments et non à leur expression purement vocale. Même zeffirellisé, tout cela manque désespérment d’intensité, les émotions restent bien extérieures et personne n’a vraiment l’air d’y croire. Dans ces conditions, comment frémir avec Bertarido et Rodelinda lorsque, dans leur désormais célèbre duo, ils évoquent leur tourment « più che morte, aspro e forte » ?
 
 
 

 

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