Cavalli réenchanté, Cavalli vengé

Ercole Amante - Paris (Favart)

Par Guillaume Saintagne | lun 04 Novembre 2019 | Imprimer

Ne pas refuser le merveilleux. A force de spectacles où la scène choisit de prendre le contrepied du livret, on en finit par oublier quel contentement on peut trouver dans une production qui ne cherche pas midi à quatorze heure et consacre tous ses efforts à re-présenter action et musique. C’est donc à trois heures d’enchantement que nous convient les artistes ce soir. Au XVIIe siècle, la création de cet opéra avait été repoussée de deux ans, le temps d’achever les travaux du théâtre qui devait l’accueillir avec force machinerie. Entre temps, Lully posait les bases de son futur monopole et, lors de la création, ce sont les danses adjointes par le second italien qui furent remarquées, tandis que l’opéra du premier fut critiqué pour son excès d’italianité. Ce soir, avec cette fastueuse production dont Lully est exclu, Cavalli est enfin vengé de l’affront.

L’enchantement est d’abord visuel. Valérie Lesort et Christian Hecq font de nouveau mouche en ces lieux, un an après leur formidable Domino noir. Aussi géniale que soit la musique de Cavalli, les péripéties dans lesquelles s’embourbe le livret, ne font pas échapper l’œuvre à certaine répétitivité. C’est d’ailleurs ce que l’opera seria du siècle suivant prétendra dépasser en s’appuyant bien plus sur la mélodie, tandis que la tragédie lyrique optera pour plus de concision. Quant à eux, pour maintenir l’attention, les metteurs en scène ont pris le parti de recourir à une invention scénique à chaque tableau, invention qui joue habilement et des codes liés à la machinerie de l’époque et du comique inhérent à tout opéra vénitien, même après avoir traversé les Alpes. Spoiler alert : si vous n’aimez pas que l’on vous divulgâche les nombreuses surprises que vous réservera la scène, passez directement au paragraphe suivant. Ainsi retrouve-t-on tout le folklore associé aux spectacles du Roi soleil (les personnages qui descendent des cintres, portés par des filins ; les vagues en carton-pâte ; les feux d’artifice du final) mais souvent détournés avec malice. On s’émerveille et s’amuse à la fois comme un gosse : le monstre gentil et dompté qu’Hercule tient en laisse, la trop longue traîne de Déjanire, la colombe-avion de Vénus, le Sommeil bibendum, le petit amour mégalocéphale, le sous-marin de Neptune, le paon soufflé qui sert de montgolfière à Junon. C’est toute la différence entre le gag et le clin d’œil : ici le comique vient pimenter le merveilleux au lieu de l’abîmer dans un dérisoire post-moderne qui ne tient pas la longueur. On se délecte aussi des costumes de Vanessa Sannino qui oscillent entre le kitsch assumé (les tenues d’Hyllas et Iole) et la démonstration de force (la robe de Diane, le paon de Junon qui a placé les yeux d’Argus jusque sur son propre front, l’iris de Vénus, l’armure d’Hercule, les atours des spectres, la tunique de Nessus en sequins bicolores). On se régale des inventions du décor majestueux de Laurent Peduzzi qui s’anime sous nos yeux (le chœur des étoiles du prologue, les colonnes montantes qui portent le couple amoureux au septième ciel, le siège de verdure aux salamandres bien vivantes, les portes des trappes qui claquent aux enfers), décor coloré par de chatoyantes lumières de Christian Pinaud. Certains pourront préférer les recherches de scénographes faiseurs d’images qui se veulent plus contemporaines (les Cogitore ou Castellucci par exemple), mais on ne peut pas reprocher à cette équipe de manquer de d’ambition plastique pour autant et au moins ce soir a-t-on le souci du théâtre. Dès le prologue, admirez la direction d’acteurs qui confie à Diane des pas de flamenco, la gestion toujours vive des chœurs (les nageurs !), les pas de Junon qui passe soudain de la noble allure à la démarche plébéienne, Iole demandant au chef un vacarme pour réveiller Hercule, la lente et délicate chute d’Hyllas dans les flots, la façon dont le spectre d’Eutiro, épuisé de sa résurrection, s’effondre en permanence sur lui-même tel un ectoplasme privé de squelette…  On regrettera seulement une petite baisse de régime au troisième acte, mais qui ne remet pas en cause l’éclatante réussite de cette production.

Dans la fosse, aussi tout chante. Cet orchestre Pygmalion fourni (30 musiciens), à la basse continue riche (2 luths, 2 harpes, 2 violoncelles et le clavecin), aux bois rugueux, aux cordes virevoltantes, aux cuivres aussi tonnants que les percussions sont rondes, truffé de bruiteurs (formidable tempête marine, terrifiante scène des enfers), tous tournés vers la scène plus que vers le chef, qui n’en est pas moins le grand artificier de la soirée. On entend toute la stupéfiante collégialité de cet ensemble et l’énergie dansante dont Raphaël Pichon l’irrigue.

Parmi les chanteurs enfin, le concert aussi frise la perfection. Dans le chœur d’abord, qui balade son excellence avec une fausse facilité des scènes les plus tendres (les trois basses autour du Sommeil) à celles les plus cinglantes ou solennelles. L’œuvre laisse une belle place à ses nombreux personnages, tant et si bien que l’éponyme pourrait s’en trouver floué. Giulia Semenzato est plus à son aise en mutine Vénus qu’en solennelle Diane un peu acide. Eugénie Lefebvre nous épate dans les contraires : la délicate et berçante nymphe Pasithea, comme la fantomatique et débraillée furie troyenne. L’Hyllas de Krystian Adam est aussi falot que touchant, l’acteur surjoue le stéréotype de l’amant malheureux tandis que le chanteur nous charme d’un timbre riche et d’une émission souveraine. Francesca Aspromonte respire la musique de ce siècle avec évidence et occupe crânement la scène, on regrettera juste quelques problèmes de justesse dans les aigus haut-perchés du « Occhi miei ». Des deux contre-ténors bouffes, c’est Dominique Visse qui remporte encore et toujours la palme de la truculence, alternant registres de poitrine et de tête au service d’une vis comica impayable. Ray Chenez a pour lui la poésie du mime, mais la voix est trop fluette et sa collection d’effets vocaux trop peu étoffée pour exister face à un tel monstre des tréteaux. Chez les graves messieurs, on ne sait qui vanter le plus : l’Hercule roublard de Nahuel di Pierro et pourtant toujours élégant et précis, dont la mort nous glace le sang par surprise ; ou les abyssaux Neptune et surtout Eutiro de Luca Tittoto dont la projection nous cloue sur place. Anna Bonitatibus met un peu de temps à se chauffer (ou est-ce son baudrier qui gêne ses premières phrases ?) mais montre vite de quel bois elle sait se chauffer pour enrager Junon ou tout au contraire attendrir la déesse de la fidélité (ce diminuendo magistral lorsqu’elle amène le Sommeil devant Hercule). C’est en outre, la plus belle prononciation du plateau. En mezzo humaine, la Déjanire de Giuseppina Bridelli n’en est pas moins stupéfiante. Quels accents puissants et justes ! Et une focalisation de la voix qui semble admirer celle de son alliée divine.  

Si vous n’avez pas la chance de pouvoir courir à l’Opéra-Comique, vous pourrez vous rattraper à l’Opéra royal de Versailles à la fin du mois, ou à l’opéra de Bordeaux la saison prochaine. A défaut, Arte diffusera le 12 novembre ce qui s’annonce déjà comme la meilleure production moderne d’un opéra de Cavalli.

 

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