Frémir, enfin

Eugène Onéguine - Tours

Par Christophe Rizoud | mer 11 Mai 2016 | Imprimer

Ecrire qu'Eugene Onéguine mis en scène par Alain Garichot n'a pas pris une ride depuis sa création en 1997 à Nancy relève du lieu commun tant, reprise après reprise, la production semble ne pas accuser le passage des ans. A Rennes en début d'année comme à Angers en 2015, nos confrères s'accordaient à reconnaître les qualités d'une approche rivée aux seuls enjeux du livret. Qu'ajouter, si ce n'est souligner la beauté intrinsèque de tableaux réduits à l'essentiel. Redire la simplicité des décors – troncs d'arbres immenses plantés dans le sol comme des piliers et au troisième acte, le plateau carrément nu éclairé par une lune menaçante. Noter l'usage signifiant de teintes sépia, vecteur d'une irrépressible nostalgie, puis noires au fur et à mesure que le drame se tend. Rappeler aussi le travail sur le mouvement, individuel et collectif. Admirer l'absence de prétentions scéniques et chorégraphiques, dût la reprise de l'Ecossaise à la fin du bal chez Grémine en faire les frais – à moins que la suppression de cette page brillante ne soit motivée par un refus de rupture dramatique Peu importe. Preuve est une nouvelle fois faite qu'il y a tout à gagner lorsque le metteur en scène accepte de servir l'œuvre, modestement et intelligemment.

Dans ce cadre favorable, rester à l'infinitif pour observer les conditions du succès converger vers une représentation d’opéra comme on aimerait qu’elles soient toutes. Relever la qualité des seconds rôles. Pour une fois, Niania et madame Larina n'échoient pas à deux mezzos au bout du rouleau mais à des chanteuses en pleine possession de leurs moyens, maternelles, protectrices, enveloppantes  – Nona Javakhidze pour la première, Cécile Galois pour la seconde. Chantés dans un français impeccable par un ténor rompu à des partitions autrement difficiles – Loïc Félix –, les couplets de Monsieur Triquet apportent la respiration nécessaire à une situation étouffante. Jean-Vincent Blot parvient, en peu de répliques, à donner un relief insoupçonné au personnage épisodique de Zaretski.

Découvrir Grigory Soloviov, un jeune chanteur que l'on ne connaissait pas, russe comme son nom l'indique, avec ce que cela signifie d'affinités pour un des airs de basse les plus populaires du répertoire, auquel le rôle de Grémine malheureusement se réduit. La jeunesse de l'interprète lui confère une vitalité inhabituelle. Ce n'est plus un haut représentant de la société pétersbourgeoise, drapé dans sa dignité et sa position sociale, qui s'exprime d'une voix de satin noir mais le rival heureux d'Onéguine.

Confirmer, pas seulement pour faire plaisir à ses féroces admirateurs, l'immense talent d'Aude Extrémo et la projection phénoménale de ses notes les plus graves. Ne pas limiter pour autant Olga à son registre inférieur. Rondeur et chaleur prêtent à la fiancée de Lenski une sensualité qui n'est seulement sottise. A propos de Lenski, encourager Sébastien Droy à mettre ainsi l’élégance acquise chez Mozart au service d’un rôle qui nous semble correspondre aujourd’hui à son exacte personnalité vocale. Contempler la rencontre d’une silhouette romantique et d’un lyrisme maîtrisé dans ses demi-teintes, ses tensions, ses éclats, à la croisée d'un parcours qui pourrait envisager d'autres directions.


© Opéra de Tours

Se féliciter de compter en France d'excellents barytons (et au passage féliciter l'Opéra de Tours d'engager majoritairement des chanteurs français, y compris dans une œuvre russe). Jean-Sébastien Bou n'est pas des moindres. Sans se départir d’une noblesse dont les quartiers sont ligne et timbre, le chant gagne en intensité jusqu’au duo final, donnant alors à ressentir ce qu'est véritablement l'opéra lorsque théâtre et musique fusionnent. Retrouver à ses côtés le soprano voluptueux de Gelena Gaskarova, un rien trop épanoui peut-être pour la jeune fille en fleur qu’est Tatiana au premier acte de l’opéra mais par la suite somptueux de couleurs, d’aisance et d’une fierté qui n’est pas orgueil mais maintien.   

Admirer le premier artisan de cette réussite, Jean-Yves Ossonce et quitte à se répéter, revenir sur la qualité d’une direction d’orchestre dont on aime le juste équilibre : équilibre des volumes, entre fosse et plateau dans ce théâtre qu’il connaît bien pour l’avoir dirigé une quinzaine d’année, à la tête de ces chœurs et de cet orchestre dont il parvient à chaque fois à obtenir le meilleur – et Onéguine exige beaucoup des uns et des autres –, équilibre des tempi , équilibre de l’expression – du sentiment sans excès de sentimentalisme –, équilibre des contrastes et des effets avec pour l’auditeur, ce délicieux vertige lorsque le lyrisme de la partition, longtemps contenu, enfin s’épanche.

Eprouver, à l’égal du public applaudissant encore et encore les artistes à la fin du spectacle, ce mot que d'aucuns ont inscrit en lettres immenses sur leur façade : frémir. À Tours, la promesse est tenue.