À Pesaro, on se lève pour Podleś

Ewa Podleś, contralto

Par Brigitte Cormier | mer 20 Août 2014 | Imprimer

Teatro Rossini, fin d’après-midi. En cette avant-veille de clôture de la trente-cinquième édition d’un festival attirant chaque été nombre d’amoureux de Rossini du monde entier, a surgi un concert surprenant.

Qualifiée de symbole du bel canto, d’artiste sublime et trop rare à Pesaro, Ewa Podleś, a concocté avec le concours de Carlo Tenan, directeur musical d’un nouvel orchestre, un programme des plus éclectiques. Créé en 2013 sous le nom de Filarmonica Gioachino Rossini, cette philharmonie débute au ROF dont elle porte les valeurs de tradition et d’ouverture. Sous l’égide de ses fondateurs italiens, elle a pour ambition un rayonnement international dans un large répertoire. Cela tombe à pic pour servir un récital aux horizons aussi divers. En prime pour le public, l’orchestre va jouer quatre ouvertures d’opéras célèbres. Loin des exécutions machinales destinées à ménager le temps nécessaire au repos de la voix, ces excellents musiciens, visiblement inspirés et stimulés par la direction experte et sensible de leur chef, également hautboïste et compositeur, donnent au public une interprétation vivante et nuancée de quatre admirables sinfonie de Mozart, Weber, Cherubini et Glinka.

Rien ne pouvait mieux convenir à Ewa Podleś qu'une telle diversité et une telle qualité musicale. Cette chanteuse des extrêmes ne s’est jamais laissée étiqueter dans un répertoire. Elle seule sait ce que sa voix, ou plus exactement, ses voix sont capables de faire ou non. Aussi intrépide qu’elle paraisse, c’est la prudence qui gouverne la contralto polonaise aux trois octaves et un peu plus. Avec des sauts de registres — toujours  sous contrôle sauf incident rarissime — et des passages parfois abrupts de l’un à l’autre, si Podleś désarçonne d’aucuns parmi les puristes, elle enchante, elle émeut, elle fascine. Ce qui lui importe ? Que chaque situation soit vécue, que chaque mot soit pensé. Avec elle « J’ai perdu mon Eurydice » n’est pas un tube récurrent, mais une souffrance qui passe par trois états d’âme distincts. Quant au profond désespoir du roi de Perse durant sa longue cavatine d’entrée « Ciro infelice », il est intensément ressenti, tant dans la douleur de « Misero che farò senza la sposa ? » que dans la furie d’« Alla vendetta...». Dans ces deux complaintes sur un thème proche, ce n’est pas le pathétique que l’interprète privilégie mais une folle inquiétude où se mêlent accès de rage et accents d’infinie tendresse.


© Amati Bacciardi

Après une transition fournie par l’agréable ouverture de Médée si bien équilibrée, la cantatrice se lance à fond dans l’un de ses airs préférés à cause de son atmosphère festive : le fameux brindisi de Lucrezia Borgia, « Il segreto per essere felici » qu’elle chante ici avec un panache exceptionnel. Alors qu’elle s’apprête à sortir de scène pour l’entracte, le chef lui fait comprendre qu’elle doit enchaîner.

 — Senza pausa ?  Dit-elle incrédule.

Pas facile de passer directement de l'humeur d'un joyeux compagnon à la tragédie vécue par une femme qui cherche son bien-aimé parmi les morts d’un champ de bataille. Sans avoir pu revêtir la tenue féminine prévue pour la deuxième partie de son concert, Podleś n’a plus qu’à attaquer, comme elle est : "Ya poldu po poliu belomu ",  la cantate composée par Prokofiev pour le film Alexander Nevski. Heureusement, s’agissant d’une œuvre mainte fois interprétée, elle se résigne à donner, avec une certaine retenue mais de bonne grâce — dans cette langue russe qui lui est presque aussi naturelle que la sienne — le chant déchirant et de toute beauté que l’on attend d’elle. On lui accordera à sa demande un très court entracte après lequel l’orchestre jouera avec entrain l’ouverture de Rousslan et Loudmilla. Une fois chantée à la perfection la romance « Voce di donna o d’Angelo » du premier acte de La Gioconda, Ewa Podleś met un point final à son programme avec un « Cruda sorte » qui va droit au cœur de l’assistance. Les brava et les bravi (destinés à l’orchestre et à son chef) éclatent ; ils sont suffisamment insistants pour que (s’adressant aux spectateurs en italien avec un petit speech préparé pour leur expliquer le caractère bouffe du personnage) elle s’amuse à leur offrir, en bis,  la marâtre de Cendrillon dans l’opéra éponyme de Massenet. Et sa désopilante Madame de la Haltière envoie «Lorsqu’on a plus de vingt quartiers » avec mimiques et  roulements des « r », façon Podleś, qui déclenchent une standing ovation aussi enthousiaste que celles observées lors de ses dernières apparitions in loco.

 

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