Rabelais et Brueghel chez Verdi

Falstaff - Clermont-Ferrand

Par Roland Duclos | sam 05 Mars 2016 | Imprimer

Picaresque, égrillard, haut en couleur, jubilatoire : c’est bien Falstaff, c’est tout Falstaff (ou presque !) qui s’est épanché sous les ors et les stucs délicieusement kitsch de l’Opéra de Clermont. Un héros shakespearien massif, entier, tout en rondeur mais aussi et surtout en verdeur, autrement dit tout en finesse. Et en même temps ce n’est pas que Shakespeare inspirant Verdi. C’est aussi et surtout Olivier Desbordes aspirant la substantifique moëlle du dramaturge dans une mise en scène débridée, gouleyante et extrêmement pensée, réglée comme une joyeuse et malicieuse cavalcade, un bouquet de carnaval. Une mise en scène à la fois décomplexée, déboutonnée, jouissivement extravagante et méticuleusement orchestrée dans les plus infimes détails. Brueghel sous le soleil de Goldoni ! Une fête des sens dessus-dessous. « Le monde est une farce » et Desbordes ne se contente pas d’illustrer astucieusement la morale de l’histoire : il nous convainc par la voix de Falstaff de la nécessaire et suffisante salubrité de l’autodérision et de l’urgence de rire de la « sottise éparse » de ce monde. Il réussit son pari en creusant le profil psychologique des protagonistes à travers une approche franche, sans tabou et pimentée d’un humour où l’esprit potache, le dispute à une fine impertinence.

Le décor est réduit au strict nécessaire avec une scène essentiellement occupée par une immense table–plateau, autel des festins de l’existence où chacun communie selon son rite. Un dépouillement qui libère d’autant mieux les savants dérèglements de la vingtaine de protagonistes en autant de vivants, enchanteurs et chantants décors dans les costumes tout à tour immaculés puis chamarrés des femmes et l’accoutrement bigarré de cette cour des miracles « falstaffienne ». Les déplacements rythmés par une impeccable chorégraphie aux allures improvisées, s’accompagnent de virtuoses jeux de lumière.

Le Sir John de Christophe Lacassagne, truculente canaille, cabotin en diable, commet ses petits arrangements avec la morale avec une tendresse et une bonhommie des plus touchantes. Il déploie les graves d’un baryton aussi bien portant que son embonpoint. Volubile, doté d’un timbre expressif et sonore et d’une belle extension vocale, il impose surtout son personnage par une diction irréprochable. Lacassagne est aussi un grand seigneur de la scène où il fait montre de talents de comédien hors pair en nous gratifiant d’une tirade d’anthologie sur « l’honneur ». Et qui ne se damnerait pas pour la sensuelle Alice de l’expansive Valérie McCarthy ? Elle épanouit avec rouerie et malice la souplesse d’un soprano ciselé dans son rôle d’épouse vertueuse qui se satisferait bien de quelques accommodements contingents pour peu que l’oiseau de passage soit pondéralement compatible. Car Desbordes prend un malin plaisir à reconsidérer la galerie de portraits féminins sous un angle plus ouvert à l’irrévérence, tournant le dos aux conventions par trop policées. Ni la Nanette d’Amélie Robins, ni la Meg Page d’Eva Gruber, et pas davantage la Mrs Quickly de Sarah Laulan n’échappent à cette saine remise à l’heure des pendules shakespeariennes : il s’agit bien de commères, certainement plus délurées que ne le voudrait leur supposée respectabilité. Amélie Robins fraîche et pimpante mais non dénuée de duplicité dans ses déhanchements suggestifs n’est pas exactement l’innocente oie blanche de la farce où on l’enferme trop souvent. Ambiguïté que par contraste, souligne le ténor à l’émail délicat et tout en grâce de Laurent Galabru en Fenton. Il partage avec sa Nanette un vrai tempérament de comédien et une flexibilité dans l’aigu doté de belles qualités de phrasé. Cependant, à l’exemple de leurs condisciples de plateau, la compréhension reste en grande partie pénalisée par un manque de syllabisation sur les consonnes au quasi seul bénéfice des voyelles. Sarah Laulan tire mieux son épingle du jeu, en faisant montre d’une articulation pleine de vigueur et saveur.

Réserve que l’on peut juger relative, tant le rythme emporte l’action dans un tourbillon de couleurs et de lumières sans temps mort. L’ensemble de la distribution affiche une salutaire cohésion que ne dément pas l’insolente paire de larrons formée par le ténor bien senti de Jacques Chardon et le baryton allègrement tonitruant de Josselin Michalon, vitaminant leur Bardolfo et Pistola respectif. Autre duo clef et non des moindres : le Ford de Marc Labonette, baryton au métal nourri d’une juste autorité, glaçant de jalousie recuite, et son âme damné le Docteur Caïus d’Eric Vignau. Desbordes en fait les sombres meneurs d’une inquiétante chasse à l’homme virant heureusement au grotesque que l’on sait, pour le plus grand salut du « Pansu ».

A la tête de l’orchestre Opéra Eclaté, Dominique Trottein opte pour une lecture aussi fringante que galvanisante, une direction sachant se montrer sensible aux roucoulements comiques et aux épanchements sentimentaux des scènes de séduction et dans l’instant fougueuse et chatoyante dans les scènes d’action.

 

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