Nuances et retenue

Gala d'ouverture de l'Académie de l'ONP - Paris (Amphi Bastille)

Par Brigitte Maroillat | ven 01 Octobre 2021 | Imprimer

Après l’hommage des voix d’outre-mer à la grande Christine Eda-Pierre, l’Opéra National de Paris fait de nouveau tapis rouge à la jeunesse avec le gala d’ouverture de son Académie. Contrairement aux années précédentes, où les jeunes artistes étaient conviés avec orchestre sur la scène de l’Opéra Garnier, c’est une édition piano-voix agrémentée de quelques cordes, sous la dynamique direction de Félix Ramos, à l’Opéra Bastille, qui a été ici proposée aux spectateurs dans l’écrin d’un 19e siècle exclusivement français. Une soirée incontestablement dominée par les voix féminines, toutes brillantes, avec toutefois un Hamlet et un Don Quichotte de belle facture, tant sur le plan vocal que dramatique.

Il convient d'emblée de souligner la qualité du programme qui nous amène sur les rivages désertés d’œuvres injustement oubliées. C’est alors un plaisir d’entendre de nouveau, autrement qu’au disque, La Jolie fille de Perth de Bizet. Dans ce répertoire, le Henri Smith de Kiup Lee ne démérite pas et présente de belles qualités vocales, sachant mixer un aigu jusqu’à pianissimo, et des qualités de vocalisation qui n’empêchent pas une belle projection. Le Ralph d’Alejandro Balinas Vieites est quant à lui abordé avec une ardeur vocale décoiffante. La voix est puissante, mais un poco troppo forte, là où on attend davantage de subtilité. Bizet encore, avec Les Pêcheurs de perles où Kiup Lee fait de nouveau montre des qualités déjà soulignées dans son tête-à-tête avec la mezzo Ilanah Lobel-Torres à la voix corsée, mais à l’aise autant dans l’aigu que dans les vocalises. Elle propose une héroïne pleine de poésie, un peu hors du monde, tout en maîtrisant les exigences de la partition. Au final, un beau duo dans l'écrin duquel les deux voix s’épousent harmonieusement.


Gala d'ouverture de l'Academie ONP©Brigitte Maroillat 

Rares également sont les incursions dans l’époque troublée des Huguenots de Meyerbeer et l’œuvre s’invite ici le temps d'un air, celui d’Urbain. Délicieusement espiègle, Marine Chagnon nous enveloppe de son humour. La voix est claire, les aigus puissants mais une puissance contrôlée par de belles nuances, tout comme celle de Martina Roussomano dans sa magnifique interprétation de La Vierge de Massenet. Doté d’un instrument au beau volume mais jamais imposante, la jeune chanteuse s’épanouit autant dans les aigus percutants que dans les graves pleins et sonores qui savent se faire velours dans une élégante ligne de chant.

Mais le  point culminant de la soirée est sans nul doute Hamlet d’Ambroise Thomas, sur lequel la remarque assassine de Chabrier « Il y a deux espèces de musique : la bonne et la mauvaise. Et puis il y a la musique d'ambroise Thomas. » a grandement contribué à considérer d’un œil ironique l’œuvre du compositeur et à la conduire dans la pénombre des coursives de l’oubli. Toute initiative pour l’en faire sortir est toujours bienvenue et l’œuvre retrouve ainsi dans ce programme des couleurs. Le remarquable Hamlet de Yiorgo Ioannou, au timbre chaud, à la diction fluide et intelligible, confère à son personnage les nuances requises qui épousent les oscillations du personnage notamment dans ses relations avec son Ophélie d’un soir à la douceur irradiante. Kseniia Proshina au timbre pur, clair, donne à son héroïne des allures de rêve éveillé où l’esprit s’égare. Sur le plan dramatique, elle habite son personnage avec conviction, dans une incarnation d’une grande finesse qui rend son personnage désarmant d’ingénuité et de fraîcheur. Un duo de très belle facture dans une œuvre complexe quant à la caractérisation des personnages abordée ici déjà avec professionnalisme et maturité.

Mis aussi en lumière, Cendrillon de Massenet, un opéra qui doit sans nul doute sa popularité depuis quelques années, à son alchimie rare, alliant le merveilleux, l’humour, et le profondément humain. Vocalement, la mezzo Lise Nougier est à son aise en prince charmant. La voix délicate dotée d’un timbre noble, n'a pas besoin d'être puissante pour imposer une forte présence dramatique. Elle chante les émois du Prince avec une grandeur d'âme. La tradition présente Cendrillon plutôt prudente et délicate, ce qui convient très bien à la soprano Kseniia Proshina qui sait varier les nuances et les couleurs. De la princesse aux rêves assouvis on glisse vers l’aventurier aux rêves chimériques, Don Quichotte.  Avec sa voix puissante et touchante, Aaron Pendleton livre une magnifique interprétation d’un héros hagard et rêveur, qui s’émeut, s'emporte, puis se perd dans ses illusions perdues. La voix bien posée, au phrasé impeccable confère beaucoup de noblesse au héros lunaire qu’il compose. Une très belle interprétation, qui constitue un des points culminants du programme. Niall Anderson offre une belle présence scénique et vocale au personnage de Sancho mais le jeune chanteur devra à l’avenir davantage travailler la diction pour rendre son français fluide et intelligible.

C’est aussi un Gounod méconnu qui se dévoile dans ce gala avec Tobie. Nommé «  le petit Oratorio », il est un subtil mélange du religieux et du lyrique. Le jeune quatuor Kseniia Proshina, Marine Chagnon, le ténor Kiup Lee et la basse Alejandro Balinas Vieites dans une belle osmose vocale, donnent tout son sens à cette œuvre dans un ensemble équilibré. Gounod nous accompagne encore avec Faust, dans « Avant de quitter ces lieux » L’ampleur de sa voix, l’aisance de son registre aigu permettent à Alexander Ivanov de délivrer un Valentin particulièrement imposant. Fernando Escalona, a choisi quant  à lui, de s’illustrer dans Les Nuits d’été de Berlioz. La voix agréable, semble encore toutefois hésiter entre deux rives, celle du contre-ténor et celle du ténor.

Carmen est le  bouquet ultime tendu par les jeunes artistes au public avec la même fougue que la fleur jetée à Don José,  dans l’acte II « Nous avons en tête une affaire ».  Le quintette parvient à nous entraîner avec un bel élan et une vraie complicité dans l’aventure d’une vie bohème. Une œuvre aux effets libérateurs pour les jeunes artistes qui tous jusqu’alors étaient davantage dans la retenue prudente de ceux qui investissent le chant sans être encore entrés pleinement dans une interaction avec le public. Mais chaque chose vient à point nommé…

 

 

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