Grisey sanguin

Grisey : Quatre chants pour franchir le seuil - Paris (Philharmonie)

Par Alexandre Jamar | mar 20 Octobre 2020 | Imprimer

Une fois de plus, l’actualité se plaît à jouer des tours aux Quatre chants pour franchir le seuil de Gérard Grisey. Alors que Barbara Hannigan en proposait sa version discographique des faits en plein confinement, voici que l’œuvre est jouée par l’Ensemble intercontemporain à la veille d’un couvre-feu national.

Cet étrange dialogue entre deux grosses caisses qui ouvrait ce concert monographique, Stèle, est écrit en hommage au jeune compositeur Dominique Troncin, et se présente comme une conversation hiératique entre deux instruments. Bien que la pièce use volontiers de processus systématiques pour s’organiser, le discours n’en est pas moins expressif et contrasté. Le jeu précis et concentré des percussionnistes Gilles Durot et Samuel Favre est tout à l’honneur du langage de Grisey, et il permet d’oublier rapidement une petite étourderie dans la régie lumière.

Vortex temporum n’est certainement pas la pièce la plus accessible du compositeur. Cette réflexion sur le son et sur son développement dans différents temps musicaux a beau être réalisée avec brio, elle court parfois le risque de laisser le néophyte sur le carreau. Penser cela, c’est manquer de confiance envers les interprètes de la soirée : chauffés à blanc par une musique extrêmement virtuose, les solistes de l’Intercontemporain se surpassent dans une interprétation incandescente (incroyable Dimitri Vassilakis dans la cadence du premier mouvement !). Matthias Pintscher nous fait oublier les savants calculs de la pièce, et lui insuffle en retour un souffle expressionniste et hédoniste bienvenu.

Du point de vue instrumental, les mêmes qualités sont à souligner dans l’interprétation du plat de résistance de la soirée que sont ces Quatre chants pour franchir le seuil. Cette « masse grave, lourde et cependant somptueuse et colorée », Pintscher la laisse enfler ou s’amincir au fil du discours, et fait se relier texte et musique comme jamais. Ici encore, la performance de la section de percussions est à saluer plus particulièrement.
Invitée à chanter pour la première fois depuis le confinement, Sophia Burgos confirme sa nature d’interprète de choix de la musique d’aujourd’hui. La soprano portoricaine ne fait qu’une bouchée des difficultés d’intonation de la pièce, et sa maîtrise intellectuelle de la partition ne fait aucune doute. C’est pourtant du côté physique qu’il faut pointer un léger manque : souvent mise en difficulté par sa tessiture médium et grave, la chanteuse peine parfois à passer au dessus d’un ensemble instrumental particulièrement riche en cuivres graves. Est-ce la conscience de ce manque qui déstabilise la chanteuse ? Il est difficile de le dire, mais elle semble occupée par autre chose que la musique lors des nombreuses plages d’attentes qu’il lui incombe d’habiter. On perd ainsi la belle concentration du deuxième chant, et le discours semble parfois s’effilocher dans les autres mouvements.

Il est certain que Sophia Burgos possède les qualités requises pour interpréter cette partition, et que le temps et la reprise d’une activité scénique régulière sauront lui redonner l’assurance qui y est nécessaire.

 

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